En ordonnant à Meta de supprimer 26 publications d’influenceurs liées à l’alcool, la justice française rappelle que la loi Evin s’impose aussi aux réseaux sociaux. Cette décision marque un tournant dans la régulation de la publicité en ligne.
Alcool : 26 publicités illégales retirées d’Instagram par la justice

Le 19 août 2025, le tribunal judiciaire de Paris a confirmé une décision rendue le 7 avril, contraignant Meta à retirer plusieurs publications Instagram faisant la promotion d’alcool. La loi Evin, adoptée il y a plus de trente ans, reste la pierre angulaire du dispositif français de lutte contre la banalisation de l’alcool, même à l’ère des influenceurs. Et ce malgré une banalisation constante de la part des élus et personnalités qui ne manquent jamais une occasion de s’afficher avec une bière ou un verre de vin.
La loi Evin et la publicité sur l’alcool à l’épreuve des réseaux sociaux
La loi Evin, promulguée en 1991, constitue l’un des textes les plus stricts au monde concernant la publicité pour l’alcool. Elle interdit toute communication qui associe la consommation d’alcool à des valeurs positives telles que la convivialité, le succès social ou la séduction. Les messages autorisés doivent se limiter à des informations objectives : origine, composition, modalités de consommation. Une nécessité pour protéger la santé publique alors que l'alcool, drogue dure selon le classement de référence, tue 40.000 personnes par an en France.
Mais avec l’avènement des plateformes numériques, de nouvelles pratiques publicitaires sont apparues. Les marques d’alcool ont progressivement investi Instagram, TikTok ou YouTube, souvent en collaboration avec des influenceurs. Ces derniers s’adressent à un public jeune, parfois mineur, particulièrement sensible à la valorisation festive de la consommation. Le tribunal a rappelé que « ces publications visaient clairement un public jeune et contrevenaient aux règles en vigueur sur la publicité pour l’alcool » , relaye Orange Actu.
Le rôle de Meta et des influenceurs dans la promotion incriminée
La décision du 7 avril 2025 visait 26 contenus publiés par 13 influenceurs sur Instagram, cumulant plus de 6 millions d’abonnés, rappelle Clubic. Ces publications mettaient en avant des marques comme Martini, Heineken, 8.6 ou Corona. Certaines montraient des soirées festives, d’autres associaient directement les produits à des célébrités issues du sport ou de la télévision.
Le tribunal a jugé que « la loi Evin n’a pas été respectée dans ces campagnes promotionnelles qui profitaient de l’audience des influenceurs ». Parmi les personnalités concernées figurent des profils connus comme juanarbelaezchef, malikamenard ou whoogys, détaille Addictions France. L’absence fréquente de mentions sanitaires obligatoires – telles que « l’abus d’alcool est dangereux pour la santé » – a aggravé la violation de la réglementation.
Une décision judiciaire exemplaire : retrait, transmission et sanctions possibles
La justice n’a pas seulement ordonné le retrait des contenus. Elle a également exigé que Meta transmette à l’association Addictions France les données d’identification des influenceurs concernés. Cette mesure vise à rendre possibles des poursuites pénales individuelles. Selon l’association, « le juge a non seulement ordonné leur retrait, mais a également enjoint à Meta de transmettre à Addictions France les données d’identification des auteurs de ces contenus ».
Cette dimension renforce la portée de la décision : les influenceurs eux-mêmes, et non seulement la plateforme, sont exposés à des conséquences judiciaires. De plus, le jugement établit un précédent : les réseaux sociaux ne peuvent plus se limiter à une suppression a posteriori des contenus illicites. Ils doivent aussi coopérer avec les associations et les autorités pour identifier les acteurs de ces promotions.
L’enjeu de santé publique : protéger les jeunes de la banalisation de l’alcool
L’association Addictions France, à l’origine de la procédure, insiste sur l’impact social de ces campagnes. Selon son communiqué, les contenus incriminés ont touché une audience massive, avec plus de 6 millions de followers exposés. Les experts rappellent que l’exposition répétée à des messages valorisant l’alcool augmente significativement la probabilité d’une consommation précoce chez les adolescents.
La loi Evin avait été pensée pour protéger cette population particulièrement vulnérable. Or, les réseaux sociaux, par leur viralité, démultiplient l’effet d’une publicité. Les vidéos ou photos incriminées ne restaient pas confinées à une audience restreinte, mais étaient partagées, commentées et intégrées dans des flux recommandés. Cette dynamique rend la promotion encore plus intrusive que l’affichage traditionnel. C’est précisément ce que redoutaient les rédacteurs de la loi en 1991, lorsqu’ils ont limité les leviers de communication des producteurs d’alcool.
Meta et l’industrie face à un cadre de plus en plus strict
Meta, propriétaire d’Instagram, n’a pas encore communiqué officiellement sur la décision. Toutefois, le jugement révèle les limites des politiques d’autorégulation mises en avant par les plateformes. Le Digital Services Act européen (DSA), entré en vigueur en 2024, impose déjà aux grands réseaux sociaux une obligation accrue de modération et de transparence. La décision parisienne s’inscrit dans cette dynamique : elle anticipe une application renforcée du droit européen en matière de contenus commerciaux.
Pour l’industrie de l’alcool, cette affaire souligne la difficulté de communiquer légalement en France. Les marques investissent massivement les réseaux sociaux, mais se heurtent à un cadre qui interdit la valorisation festive. Le jugement de Paris illustre un durcissement : désormais, les campagnes d’influence doivent être examinées avec autant de rigueur que les campagnes télévisées ou dans la presse. La frontière entre marketing digital et publicité classique est officiellement abolie.
