À Tarbes, onze tournées de facteurs ont disparu depuis la mi-septembre. Dans les Landes, des habitants attendent leur courrier trois semaines. Au Parlement, des élus de tous bords alertent sur la fermeture de centaines de bureaux de poste. Le recul du courrier est réel, mais il n’a pas toujours été choisi par ceux qui le reçoivent. Et ce qui s’efface avec lui, c’est le dernier réseau public qui passe, six jours sur sept, devant chaque foyer.
Moins de courrier, moins de facteurs : députés et sénateurs tirent la sonnette d’alarme

À Tarbes, onze tournées de facteurs ont disparu depuis la mi-septembre. Dans les Landes, des habitants attendent leur courrier trois semaines. Au Parlement, des élus de tous bords alertent sur la fermeture de centaines de bureaux de poste. Le recul du courrier est réel, mais il n'a pas toujours été choisi par ceux qui le reçoivent. Et ce qui s'efface avec lui, c'est le dernier réseau public qui passe, six jours sur sept, devant chaque foyer.
À Tarbes, la plateforme de distribution de Bastillac est passée d'une cinquantaine de tournées à une quarantaine depuis le 15 septembre. Cyril Caperet, secrétaire régional de la CGT FAPT en Midi-Pyrénées, résume la situation en une phrase : « On n'arrive plus à distribuer correctement ». Et d'ajouter : « Ça fait plus de 15 ans que je suis militant syndical, je n'ai jamais vu des postiers aussi mal ». À Dax, la réorganisation engagée fin septembre a produit le même effet. À la mi-octobre, selon Cédric Saint-Pic, représentant FO, quatre tournées sur une cinquantaine n'étaient pas assurées, faute de remplaçants. Une habitante raconte avoir reçu un courrier trois semaines après son envoi : « on a l'impression que l'on ne s'occupe pas de nous ».
La direction régionale de La Poste invoque « la baisse de 18 % depuis 2024 des volumes de courrier » et la nécessité d'« ajuster les moyens à l'activité constatée ». La baisse est incontestable. Selon le rapport des députés Jacques Oberti et Jean-René Cazeneuve, le volume est passé de 17 milliards de lettres en 2005 à environ 5 milliards en 2025, et pourrait tomber à 3 milliards en 2030. Personne ne propose de revenir en arrière. Mais une partie de cette baisse n'a jamais été décidée par les destinataires. Chacun a connu la case cochée d'avance à l'ouverture d'un compte, le relevé papier devenu payant, le message poli annonçant que les démarches s'effectueraient désormais en ligne. Le canal est de plus en plus fixé par celui qui envoie. Celui qui reçoit n'est pas consulté.
Moins de lettres, moins de facteurs
Or le facteur ne passe pas par hasard. Il passe parce qu'il y a du courrier. Le réseau postal fonctionne avec des coûts largement fixes : une tournée coûte presque autant qu'elle desserve trente boîtes aux lettres ou trois. Chaque pli en moins renchérit donc le coût des plis restants, comme le rappellent les deux rapporteurs. La suite est connue. Les tournées s'allongent, puis sont supprimées. Les départs ne sont plus remplacés. Les tarifs augmentent : au 1er janvier 2027, la Lettre verte passera de 1,52 euro à 1,67 euro. Les bureaux se transforment en agences communales, puis ferment. Ce n'est pas une évolution naturelle, c'est une spirale.
Les parlementaires commencent à le dire, et pas seulement à gauche. Le 8 octobre, le sénateur communiste de Seine-Saint-Denis Fabien Gay a interpellé le gouvernement sur un plan qui conduirait, selon le syndicat SUD-PTT, à la fermeture de 471 bureaux de poste d'ici fin 2027. Il rappelle que « les bureaux de poste sont bien souvent les seuls services publics présents sur de nombreux territoires ». Le même jour, le sénateur socialiste du Pas-de-Calais Jérôme Darras dénonçait la fermeture envisagée de 17 bureaux dans le Nord et de 15 dans le Pas-de-Calais : « la disparition d'un service public ne peut être justifiée par l'exigence de rentabilité financière ». Le 15 octobre, la sénatrice de Seine-Maritime Céline Brulin s'inquiétait de fermetures touchant « tout autant » la ruralité que les quartiers populaires, là où le bureau reste « l'un des derniers services publics de proximité ».
La suite pourrait aller plus loin. Le rapport Oberti-Cazeneuve envisage de centrer l'offre courrier sur une distribution en quatre jours à partir de 2028 et de supprimer la référence à un nombre fixe de 17 000 points de contact. Ces pistes ne sont pas actées, mais elles indiquent la direction.
Le facteur, dernier service public qui passe chez tout le monde
Ce qui est en jeu dépasse La Poste. La loi impose aujourd'hui une distribution six jours sur sept sur tout le territoire, et un maillage tel que 90 % de la population de chaque département se trouve à moins de cinq kilomètres et de vingt minutes en voiture d'un point de contact. Aucun service numérique n'offre une telle garantie. Le courrier ne demande ni abonnement, ni équipement, ni mot de passe. Il demande une adresse.
Il repose aussi sur des femmes et des hommes. Les 65 000 factrices et facteurs desservent 39 millions de boîtes aux lettres. Ils prêtent serment de respecter l'intégrité des envois et le secret des correspondances. Ils sont souvent les seuls agents d'un service public à passer chaque jour dans un hameau sans école ni médecin. Ils sont la forme la plus concrète d'une République présente partout.
Ce réseau est enfin une sécurité. Le 22 décembre 2025, une attaque informatique d'une ampleur inédite a rendu inaccessibles les services en ligne de La Poste. Le lendemain, selon le groupe, « les facteurs sont partis en tournée » et la distribution se déroulait normalement. Un canal physique, indépendant des systèmes d'information, n'est pas un vestige : c'est une capacité de continuité.
La question n'est donc pas de défendre le papier contre le numérique. Elle est de savoir qui choisit. Si l'on laisse le canal se fixer par défaut, envoi après envoi, on laisse disparaître sans débat un réseau que l'on ne saura pas reconstruire. Les économies se comptent en millions. Le coût d'un territoire qui se sent abandonné, ce « sentiment d'abandon » que redoute Jérôme Darras, ne figure dans aucun budget. Rendre le choix à celui qui reçoit et financer les obligations que l'on impose au service postal : c'est la condition pour que le facteur passe encore demain.