La France, un pays pessimiste qui fait rêver les touristes

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Par Olivier Myard Publié le 29 octobre 2016 à 18h29
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1945L'ENA a été créée en 1945.

Nos archaïsmes publics (noblesse d’Etat, caste d’élus, monarchie élective) seraient-ils à la base du pessimisme et de la léthargie économique de la France ? Deux candidats aux primaires des élections présidentielles parlent de supprimer l’ENA.

Gérard Depardieu a récemment qualifié la France de “Disneyland peuplé d’imbéciles”. L’acteur, devenu citoyen russe en 2013, a déclaré ne plus se sentir chez lui en France. Tous les voyageurs en font l’expérience. Lorsque votre interlocuteur détecte votre accent français, la question fuse : “where are you from?”. Si vous répondez “France“, vous verrez du rêve dans ses yeux. La France Disneyland : ses châteaux, ses cathédrales, ses églises romanes, ses vieux villages, ses musées, ses artistes, la richesse et la diversité de ses paysages, ses vins, sa gastronomie, sa langue, son climat, et de manière plus générale, son art de vivre… Si vous dîtes “Paris“, c’est carrément l’envie…

Pourtant des études comparatives internationales rappellent régulièrement que le moral des Français figure parmi les plus bas du monde, pas très loin de celui de pays en guerre ou plongés dans le chaos, comme l’Irak ou l’Afghanistan. Inversement, d’autres études soulignent les formidables atouts de notre pays, le dynamisme de nos multinationales et de nos créateurs d’entreprises, qui alignent les success stories, démontrant créativité, imagination et innovation.

Les statistiques internationales placent la France assez haut en termes de revenu moyen par habitant. Notre système social est considéré comme l’un des plus généreux, et notre système de santé est probablement le meilleur au monde par la qualité de ses professionnels et sa facilité d’accès aux soins (j’en témoigne en tant qu’expatrié et globe-trotter).

Moins de gens qualifiés en France qu’en Pologne

Un ancien proviseur d’un lycée français à l’étranger attribuait la déprime des Français à notre système de grandes écoles. Dès la fin de l’adolescence, celui-ci fige les perspectives de carrière, sans grand espoir (plus perçu que réel) de redistribution des cartes en cours de vie, selon que vous rejoignez tout de suite l’ascenseur de l’élite, ou que vous prenez l’escalier de service.

Ce système est d’autant plus frustrant que toute notre organisation scolaire (école, collège, lycée) a été conçue pour détecter puis accompagner les “profils” les plus susceptibles de réussir ces fameux concours qui ouvrent tant de portes. Quant aux autres, la très grande majorité d’une classe d’âge, que leur offre-t-on ? Elie Cohen, économiste et directeur de recherche au CNRS, faisait remarquer récemment qu'”en France, nous avons moins de gens qualifiés qu’en Pologne”.

Et le Cnesco (Conseil national d’évaluation du système scolaire, créé par la Loi d’orientation et de programmation pour la Refondation de l’Ecole de la République du 8 juillet 2013), cité par L’Obs, reconnaissait que “la France est devenue le pays le plus inégalitaire de l’OCDE”. Au sommet de cette pyramide républicaine, il est un établissement, l’ENA, que deux candidats aux primaires des présidentielles, remettant à l’ordre du jour un serpent de mer, veulent profondément réformer ou carrément supprimer.

L’ENA, la quintessence du système administratif français

De l’ENA, sort depuis 70 ans ce qu’il est convenu d’appeler, sans que personne ne s’offusque d’ailleurs de cette formulation fort peu républicaine, la “noblesse d’Etat”. Cette caste accède, dès la fin de la scolarité, aux fameux “grands corps” (jolie expression d’Ancien Régime…) : Inspection des finances, Conseil d’Etat, Cour des comptes. On parle même de “sang bleu” (encore une formule d’Ancien Régime) pour qualifier les membres des grands corps issus directement de l’ENA et non pas recrutés en cours de carrière (via le “tour extérieur”).

Ces sésames, s’ils sont bien gérés, ouvrent à leurs membres les portes des plus hautes destinées, dans le public, dans le privé ou en politique. Leurs camarades également énarques mais moins bien placés, devront se contenter (tout est relatif) des autres corps.

Le système de la haute fonction publique dans son ensemble (administrateurs civils dans les ministères régaliens et techniques, préfets, conseillers des affaires étrangères, inspecteurs, magistrats financiers et administratifs, …), offre beaucoup de privilèges : emploi à vie, avancements d’échelons (et donc augmentations) automatiques, possibilités de détachement dans un autre corps avec garantie de réintégration à terme, mises en disponibilités pour aller dans le privé quelques années puis revenir dans son corps d’origine, etc.

Ainsi de hauts fonctionnaires recrutés par des banques pour y occuper de hautes responsabilités, puis “remerciés” suite à restructurations (fusions, rachats, …) ont pu revenir couler des jours tranquilles si ce n’est heureux, dans leur administration d’origine, en attendant une nouvelle opportunité.

On a même vu un ancien directeur général du Trésor, Bruno Bézard, démissionner, avec l’aval de la commission de déontologie, pour diriger un fonds d’investissement destiné à identifier des pépites françaises que les Chinois achèteront. Jusqu’où une passion pour la culture chinoise peut aller… Ces hauts fonctionnaires ont en général obtenu ces avantages en contrepartie d’un travail intense. Dans certains domaines, leur rôle fait l’unanimité de nos concitoyens. Mais ce système est perçu comme frustrant pour tous les autres, à savoir la quasi-totalité de la population. D’où le thème récurrent de la suppression (ou de la refonte totale) de l’ENA, récemment repris par Arnaud Montebourg et Bruno Lemaire.

Les voies de réforme sont connues, mais le coeur n’y est pas

Une fusion des corps permettrait de mieux répondre aux besoins de l’administration, et serait source d’économies. Des échanges plus fréquents à double sens avec le privé faciliteraient la diffusion des bonnes pratiques managériales et la culture du résultat. Mais toutes les tentatives en ce sens sont à ce jour soit mort-nées soit restées timides.

Philippe Séguin, lui-même sorti de l’ENA à la Cour des comptes, avant de mourir à la tâche en 2010 avait tenté mais sans succès de fusionner les juridictions financières (Cour des comptes et chambres régionales et territoriales des comptes) en un corps unique. Face au réveil de multiples conservatismes et aux réactions corporatistes, son successeur, non issu du sérail et donc moins à l’aise, a préféré courageusement jeter l’éponge. Arnaud Montebourg (s’est-il remis de son échec au concours d’entrée ?) veut réserver l’ENA aux candidats déjà armé d’un parcours professionnel privé ou public.

Bruno Le Maire, lui-même ancien élève, prévoit de supprimer l’ENA (comme Fabius en son temps) pour la remplacer par un nouvel établissement, bâti sur le modèle de l’Ecole de guerre. Ce qui revient à l’idée d’Arnaud Montebourg de limiter l’ENA aux personnes expérimentées, mais avec un nom différent. Reste à voir ce que ces candidats proposeront au sujet de l’accès aux “grands corps”, objets de tant de passion au sein du microcosme administratif franco-français. On peut discuter à l’infini des différentes réformes proposées mais sans véritable réforme de la fonction publique, les effets resteront symboliques.

La Révolution a conçu son propre système de fabrication des élites… copié de l’Ancien Régime

La Nation ayant toujours besoin d’élites, la Révolution puis Napoléon Bonaparte développèrent le système dit des Grandes Ecoles. Ceux qui en sortaient, qualifiés d’anciens élèves et non pas de diplômés, recevaient toujours des privilèges, obtenus non plus par la naissance ou l’argent mais par le mérite, mesuré à 20/25 ans, sur la base d’un concours ouvert à tous. Il y a plus de deux cents ans, c’était réellement révolutionnaire, dans le bon sens du terme.

Mais aujourd’hui, nous avons hérité d’une caste insubmersible de dirigeants ; quelles que soient leurs mauvaises décisions (Crédit Lyonnais, Dexia…), leur carrière est assurée. C’est lorsque l’on ne risque pas de sanction que la probabilité de faire des erreurs est la plus élevée. Même avec des fraudes caractérisées (paiement sur deniers publics de frais de taxi à usages personnel et familial), Agnès Saal, devenue célèbre malgré elle, est toujours en activité dans l’administration… La devise des hauts fonctionnaires est pourtant “Servir sans se servir”.

Pour plus d’informations et de conseils de ce genre, c’est ici et c’est gratuit

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ENA, Sciences Po Paris, Olivier Myard est aujourd’hui fonctionnaire international, en poste en Amérique du nord (États-Unis, Canada) depuis 2005. Auparavant, il avait développé sa carrière dans le secteur privé (banque, assurances), mais aussi au sein du réseau international du ministère des finances (Services économiques en ambassade) et auprès des juridictions financières (Cour des comptes, chambres régionales des comptes). Il a passé la moitié de sa vie à l'étranger et outre-mer, mais reste attentif à l’évolution de son pays, avec un regard de l’extérieur.

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