Mise au ban de Huawei : un pari risqué pour l’Europe

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Par Rédaction Modifié le 10 août 2019 à 19h41
Antenne Reseau 4g 5g Orange

Au cœur de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, le déploiement de la 5G par le fabricant de téléphonie chinois Huawei touche aussi de près l'Europe et la France. Le 24 juillet, le Parlement français a entériné une proposition de loi restreignant l'autonomie des opérateurs mobiles dans la mise en œuvre de la technologie. L'Hexagone n'est pas à l'abri des effets néfastes de la guerre déclarée par Washington au géant chinois de la téléphonie...

Le 15 mai dernier, l'annonce de Donald Trump a fait l'effet d'une bombe, alors que les rapports commerciaux et diplomatiques étaient déjà tendus avec la Chine : le président américain a exclu par un décret les sociétés étrangères jugées à risque du marché national des télécoms. Le texte interdit notamment aux opérateurs de téléphonie mobile de se fournir en produits de la marque chinoise Huawei, sans toutefois la nommer. Le chef de l'État a justifié cet embargo comme une réponse aux « actes malveillants favorisés par Internet, dont l'espionnage économique et commercial au détriment des États-Unis et de sa population ». Cette décision a tout de suite été condamnée par Pékin, dénonçant une « atteinte » aux relations commerciales entre les deux pays. Le groupe chinois a, quant à lui, considéré que les restrictions américaines « empiét[ai]ent sur [s]es droits ». Pour le numéro un mondial des équipements télécoms, l'impact économique immédiat demeure relativement limité, le continent américain représentant moins de 7 % de son chiffre d'affaires planétaire. Mais Huawei redoute surtout un important manque à gagner à venir dans la conquête du marché de la 5G, en cours de déploiement dans de nombreux pays et de continents, comme la France et l'Europe.

Position française « équilibrée »

Sur le Vieux continent, la technologie 5G n’a pour le moment été lancée que dans une poignée de pays : au Royaume-Uni, en Suisse, en Finlande, en Estonie ainsi que dans quelques villes espagnoles et italiennes. Washington cherche activement à rallier ses alliés occidentaux à sa cause et l'Europe ne fait pas exception. Prises entre les deux feux du combat sino-américain, les nations européennes n'ont pour l'instant pas banni le géant chinois. En France non plus, les portes ne lui sont pas véritablement fermées, même si le Parlement français a entériné, le 24 juillet, une loi « visant à préserver les intérêts de la défense et de la sécurité nationale de la France dans le cadre de l'exploitation des réseaux radioélectriques mobiles ». Dans les faits, cette loi, aussi baptisée « anti-Huawei » par certains, a pour but de sécuriser le déploiement de la 5G sur le territoire français. Elle prévoit que les opérateurs adressent une demande d'autorisation au Premier ministre (qui aura deux mois pour répondre), préalablement à toute activité d'exploitation de certains équipements radioélectriques. Alors que l'Hexagone en est encore à la 4G, la cinquième génération de normes pour réseau mobile doit permettre des progrès de connectivité considérés comme déterminants pour l'essor des voitures autonomes, la médecine à distance ou encore les villes intelligentes. Qualifiée d'« équilibrée » par le Sénat, la position française est toutefois jugée néfaste par certains observateurs. Les opérateurs craignent des retards dans le déploiement de la 5G, faussant ainsi la concurrence entre les fabricants. Winston Maxwell, avocat spécialisé dans les technologies de l'information, prédit quant à lui « des lourdeurs administratives, des restrictions de choix et des surcoûts », qui nuiront à l'innovation.

Des conséquences lourdes

A l’image des États-Unis, l'Australie et la Nouvelle-Zélande ont récemment exclu Huawei de leurs réseaux mobiles de cinquième génération. Si l'embargo américain contre Huawei venait à s'étendre à l'Europe, les conséquences pourraient être particulièrement lourdes, d'après un récent rapport de l'association des principales entreprises mondiales de l'industrie des télécoms (GSMA). Selon ses conclusions, la construction des infrastructures de 5G pourrait prendre jusqu'à 18 mois de retard, entraînant un surcoût estimé à 55 milliards d'euros pour les opérateurs européens, dont 45 milliards d'euros à l'échelle de l'Union européenne. Des montants qui s'expliqueraient d’une part en raison d’une baisse du niveau de concurrence, Huawei appliquant les tarifs les plus attractifs selon GSMA ; et d’autre part parce que certains opérateurs comme SFR et Bouygues Télécom en France, qui ont déjà installé des infrastructures prêtes à recevoir les équipements chinois, seraient alors contraints de les remplacer. À terme, le bannissement de Huawei au profit de Nokia, d'Ericsson et de Samsung, les trois autres opérateurs proposant la technologie de cinquième génération, creuserait l'écart de pénétration de la 5G entre l’Union européenne et les Etats-Unis de 15 % d'ici 2025, soit un handicap de compétitivité estimé à 15 milliards d'euros.

L'Europe « prise en étau » entre les deux superpuissances

A en croire le Wall Street Journal, Washington envisagerait d'aller jusqu’à interdire l'installation sur les réseaux télécoms nationaux de tout équipement ou logiciel fabriqué en Chine. Une telle décision affecterait directement Nokia et Ericsson, deux acteurs majeurs du marché téléphonique américain, qui manufacturent une partie de leurs produits dans l'Empire du milieu. Les deux opérateurs européens se verraient contraints de délocaliser une partie de leur production, ce qui serait dommageable pour de nombreux citoyens européens.

A travers cette affaire Huawei, les États-Unis font à nouveau la preuve de leur capacité à rebattre les cartes du marché, forts de « pouvoirs exorbitants sur les chaînes de valeurs technologiques mondiales » analyse Julien Nocetti, chercheur à l'IFRI (Institut français des relations internationales). Selon lui, l'Europe, « prise en étau » entre les deux superpuissances, encourrait « le risque, à terme, de sortir de l'Histoire par un dépeçage en règle de sa capacité d'autonomie politique et économique ». En France, l’instauration récente d’une taxe sur les services numériques a suscité une vive réaction de la part de Donald Trump, qui a menacé l’Hexagone de représailles. Un exemple de plus de l’intrusion des Etats-Unis dans les affaires européennes.

Pour s’affranchir de cette tutelle numérique, le Vieux continent pourra néanmoins compter sur sa force principale, à savoir son capital humain. “C’est aussi en évitant la fuite des cerveaux et en formant massivement ses propres experts que le continent pourra [...] peser sur la balkanisation des technologies qu’elle est la première à subir.”.

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