On ne réveille pas un fonctionnaire qui dort (1)

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Par Jérôme Morin Modifié le 22 juillet 2014 à 14h00

Je suis fonctionnaire territorial dans une ville de plusieurs dizaines de milliers d'habitants : la collectivité de Poufoulah.

Le cadre de vie y est sympathique. La délinquance rare. Les ronds-points sont nombreux et joliment fleuris. Tout le monde les admire. Si les habitants savaient que chacun coûte près de 4 000 euros en fleurs par trimestre, ils perdraient sans doute leur sourire. Un ou deux espaces verts égaient également le paysage. De grandes surfaces font le bonheur de la population, tout comme les rues commerçantes saturées de banques et d'agences immobilières. Poufoulah est une ville agréable qui balance entre un passé socialiste, un avenir bourgeois et un présent bobo qui dort bien au chaud.

Je peux facilement évoquer Poufoulah. J'habite la commune depuis vingt ans. J'y ai passé mon adolescence, les prémices de ma vie d'adulte et une partie de ma vie professionnelle. Le maire m'a embauché au début du millénaire. L'élu, en poste depuis fort longtemps, fait un excellent travail. Il a notamment mis en place un système d'aide sociale bien pensé et une gestion de l'enfance impeccable. Il dirige sa ville d'une main de fer, avec sérieux.

Au sein de la collectivité, je me suis vu confier des responsabilités dans le secteur de l'environnement. Au fil des ans, j'ai pu appréhender tous les arcanes de la mairie, qu'il s'agisse de son fonctionnement interne ou de la personnalité de ceux qui y travaillent. Ce qui m'a frappé aussitôt : les idées effraient. Elles impliquent du temps de travail, des prises de décision et de l'implication personnelle. Autant de données qui sont facilement mal vues. Les idées, surtout, ont le défaut de couper l'herbe sous le pied des élus. Les élus, en effet, sont censés être à l'origine des idées. Dans la réalité, c'est rarement le cas. Mais il y a pire qu'être capable de penser de façon autonome : la motivation. Le fonctionnaire motivé provoque instantanément inquiétudes voire panique. Il rompt l'immobilisme et risque de pousser ses collègues à agir de même. Afin de ne pas faire de bruit et d'éviter de froisser les susceptibilités, mieux vaut attendre tranquillement la retraite.

Je travaille dans une mairie au fonctionnement tristement banal. En ce sens, elle est désespérante, même si elle a le mérite de me prodiguer un salaire. Il suffit juste de ne pas réclamer de revalorisation salariale. À Poufoulah, « augmentation » est un mot tabou. Il est possible d'être promu, mais sans évolution de sa rémunération. J'ai fait cette découverte cinq ans après mon embauche. Je m'occupais des nouvelles technologies quand un collègue, désireux de fuir, m'a proposé son poste de responsable de l'environnement. Je n'ai pas réfléchi. J'avais l'âme écolo. J'évoluais dans ma carrière. J'ai évidemment accepté.

En ville, tout le monde connaît le service environnement. Des articles, dont je suis l'auteur, paraissent dans les pages du bulletin municipal, détaillant les actions du service. Un magnifique panneau « service environnement » est placardé sur la porte de mon bureau. Il y a pourtant un problème : officiellement, le « service environnement » n'existe pas. Dans l'organigramme de la mairie, on note uniquement un « service urbanisme ». N'étant pas à une contradiction près, le maire a toutefois créé un poste dédié à l'environnement. Il paraît que c'est un bon sujet de communication. Peu importe que les habitants de la commune soient floués. Il faut leur donner l'impression que la nature est au cœur des préoccupations municipales.

Je suis donc le « monsieur environnement » de Poufoulah. Ma feuille de paie, bien sûr, ne mentionne pas mes responsabilités exactes. Mon nom n'apparaît pas davantage dans l'organigramme de la mairie. Pourtant, je garde espoir. Les élections municipales approchent. Une promesse m'a été faite : le changement, c'est maintenant ! Le service environnement va officiellement voir le jour. J'ai vraiment envie d'y croire... même si je devine la suite des événements. L'environnement fera partie du programme électoral du maire, puis les promesses resteront lettre morte.

Un souvenir me revient. Lors du dernier scrutin, le maire m'avait assuré qu'une « maison de l'environnement » symboliserait l'ambition écologique de la ville. La maison a bien été achetée. Mais la municipalité l'a laissée se dégrader, durant trois ans, sans chauffage. Aujourd'hui, le coût de la remise aux normes de cette maison est exorbitant. La belle idée est devenue une ruine. Une de plus, parmi celles qui jonchent mes journées de travail.

"On ne réveille pas un fonctionnaire qui dort" de Jérôme Morin

Éditions L'Archipel

22,4 x 14 cm - 300 pages

17,95 euros

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Un autre extrait de ce livre est à lire ici.

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Jérôme Morin est auteur du livre "On ne réveille pas un fonctionnaire qui dort" (éditions l'Archipel, 2014).

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