Plus de 50 milliards de dollars d’accords et de projets industriels ont été mis en avant à Ankara autour de l’OTAN. Derrière les missiles, drones et avions militaires se joue surtout une bataille économique. Les pays alliés augmentent leurs budgets, les industriels cherchent à accroître leurs capacités de production et l’Europe tente de récupérer une partie de la valeur ajoutée aujourd’hui captée par les groupes américains.
L’OTAN veut investir 50 milliards de dollars dans sa Défense

Une manne de plusieurs dizaines de milliards pour l’industrie de Défense
Les annonces effectuées à Ankara illustrent d’abord le changement d’échelle économique engagé au sein de l’OTAN. Plus de 50 milliards de dollars de contrats, projets d’acquisition et accords industriels ont été présentés à l’occasion du forum réunissant gouvernements et entreprises du secteur. Le montant ne correspond pas à un contrat unique et immédiatement encaissable. Certains programmes sont déjà engagés. D’autres restent au stade des négociations, des lettres d’intention ou des accords préparatoires. Mais leur accumulation donne une indication claire sur la direction prise par les budgets militaires des pays alliés. Après plusieurs années de hausse des dépenses de Défense, l’enjeu est désormais de transformer les crédits supplémentaires en commandes réelles. Cette évolution constitue une opportunité majeure pour les industriels. Elle leur apporte de la visibilité sur plusieurs années, alors que la production de missiles, de systèmes de surveillance ou d’avions militaires exige des investissements lourds dans les usines, les personnels et les chaînes d’approvisionnement. La dépêche Reuters à l’origine du recensement des accords annoncés à Ankara souligne d’ailleurs la diversité de ces opérations, qui vont des commandes militaires traditionnelles aux infrastructures numériques et spatiales.
Le phénomène devrait se prolonger. Les membres de l’OTAN ont adopté en 2025 une nouvelle trajectoire de dépenses pouvant atteindre 5% du produit intérieur brut d’ici 2035, en combinant dépenses militaires directes et investissements liés notamment aux infrastructures, à la résilience et à la sécurité. Cette évolution représente potentiellement plusieurs centaines de milliards de dollars de dépenses supplémentaires à l’échelle de l’Alliance au cours de la prochaine décennie. Elle intéresse évidemment les grands groupes américains, déjà très présents sur le marché européen, mais aussi les acteurs continentaux. Rheinmetall, Saab, Airbus ou Leonardo cherchent notamment à profiter de ce cycle d’investissement. Pour les gouvernements européens, la question n’est plus seulement de savoir combien dépenser. Elle consiste également à déterminer où seront fabriqués les équipements achetés. Chaque contrat militaire comporte en effet un enjeu industriel : emplois qualifiés, investissements dans les sites de production, transfert de technologies, recettes fiscales et maintien de compétences stratégiques. Dans ce contexte, les commandes de l’OTAN deviennent aussi un instrument de politique économique.
L’Europe tente de capter davantage de valeur face aux groupes américains
Plusieurs accords dévoilés à Ankara montrent cette volonté de rapprocher la production des marchés européens. Lockheed Martin et Rheinmetall ont notamment signé un protocole d’accord concernant la fabrication des missiles ATACMS en Allemagne. Si le projet est mené à son terme, ce missile américain pourrait être produit pour la première fois hors des États-Unis. L’enjeu dépasse largement l’installation d’une nouvelle ligne industrielle. Produire en Europe peut réduire certaines contraintes logistiques, raccourcir les délais de livraison et renforcer les capacités de maintenance locales. Le même raisonnement concerne le missile de Défense aérienne PAC-3. Les États-Unis prévoient la création d’un site européen consacré à sa maintenance, tandis qu’une production hors du territoire américain n’est plus exclue. Le Royaume-Uni doit pour sa part investir environ 190 millions de livres dans le programme de missile PrSM de Lockheed Martin. Ces opérations montrent que les grands contrats de Défense restent largement transatlantiques. Les industriels américains conservent une position centrale, mais les Européens cherchent désormais à obtenir davantage de production locale et de retombées économiques.
Les programmes aéronautiques et numériques offrent également des perspectives importantes. Saab négocie avec l’OTAN autour d’une acquisition pouvant atteindre dix avions de surveillance GlobalEye. Aucun contrat définitif n’était encore signé lors de l’annonce, mais le constructeur suédois évoquait un prix compris entre 400 et 450 millions de dollars par appareil. À lui seul, le programme pourrait donc représenter plusieurs milliards de dollars s’il est confirmé dans sa configuration maximale. L’Alliance prévoit aussi de renforcer ses capacités avec des drones MQ-4C Triton de Northrop Grumman, des avions de transport Airbus A400M et un appareil supplémentaire pour sa flotte de ravitailleurs A330 MRTT. À ces matériels s’ajoute l’économie numérique de la Défense. Accenture et Leonardo ont obtenu un contrat d’environ 200 millions d’euros sur sept ans pour concevoir et exploiter un réseau de communication sécurisé destiné à l’OTAN. Même le secteur spatial apparaît dans cette dynamique, avec l’accord conclu par Isar Aerospace autour d’une infrastructure de lancement au Canada. Les 50 milliards de dollars annoncés à Ankara dessinent ainsi un marché beaucoup plus large que celui des seules armes. Ils concernent l’aéronautique, les logiciels, les télécommunications, la maintenance, l’espace et les infrastructures. Pour l’économie européenne, la question déterminante sera désormais la part de ces investissements qui reviendra effectivement aux industriels du continent. La hausse des budgets militaires est acquise. La bataille pour leur répartition industrielle ne fait que commencer.
