Le pape Léon XIV a publié « Magnifica Humanitas », une première encyclique majeure consacrée à l’intelligence artificielle, dans laquelle il appele à « désarmer » l’IA et à réguler strictement son usage militaire. Un document historique qui critique la concentration du pouvoir technologique.
Le pape Léon XIV appelle à « désarmer » l’intelligence artificielle

Le pape Léon XIV interpelle le monde sur les enjeux de l'intelligence artificielle
Dans un document théologique sans précédent, le pape Léon XIV vient de signer sa première encyclique majeure, intitulée Magnifica Humanitas — « Magnifique Humanité » —, entièrement consacrée aux défis que pose l'intelligence artificielle à l'humanité. Ce texte de 235 pages, présenté en personne par le pontife au Vatican le 25 mai 2026, marque une étape historique dans la relation de l'Église catholique aux révolutions technologiques de notre temps.
L'encyclique s'inscrit délibérément dans la lignée de Rerum Novarum, ce texte fondateur de la doctrine sociale de l'Église qu'avait promulgué le pape Léon XIII en 1891 pour répondre aux bouleversements de la révolution industrielle. Exactement 135 ans plus tard, Léon XIV signe son document à la même date symbolique, établissant un parallèle saisissant entre les fractures d'hier et les tourments d'aujourd'hui. Ce choix de date n'est rien moins qu'un geste délibéré, chargé de toute la mémoire de l'institution.
Une mise en cause frontale des monopoles du numérique
Le document papal ne ménage guère les géants de la technologie. « L'intelligence artificielle tend à amplifier le pouvoir de ceux qui possèdent déjà des ressources économiques, une expertise et un accès aux données », dénonce le pontife sans détour. Cette concentration entre les mains de « quelques-uns » représente à ses yeux un danger grave pour l'équité sociale et la vitalité des démocraties.
L'encyclique pointe particulièrement les risques inhérents aux monopoles du numérique, soulignant comment « de petits groupes très influents peuvent façonner l'information et les modèles de consommation, influencer les processus démocratiques et orienter la dynamique économique à leur propre avantage ». Cette critique — qui vise sans les nommer les grandes plateformes américaines et les laboratoires d'IA — s'accompagne d'un appel pressant à une régulation internationale renforcée. Le Vatican entend ainsi peser concrètement dans les débats législatifs en cours, notamment en Europe et aux Nations Unies.
« Désarmer » l'IA : un concept révolutionnaire au cœur du texte
La notion centrale de l'encyclique est celle de « désarmement » de l'intelligence artificielle. Que l'on ne s'y méprenne pas : le pape ne prône nullement le rejet de la technologie, mais appelle à la libérer « de la mentalité de compétition armée, qui aujourd'hui ne se limite plus simplement au contexte militaire, mais constitue aussi un phénomène économique et cognitif ». L'image est forte, et volontaire.
Cette vision implique l'établissement de cadres juridiques robustes assortis d'une supervision indépendante, la formation d'utilisateurs véritablement éclairés, l'engagement d'un système politique qui « n'abdique pas sa responsabilité », et la soumission de tout usage militaire de l'IA aux « contraintes éthiques les plus rigoureuses ». Particulièrement préoccupé par le recours à l'intelligence artificielle dans les conflits armés, Léon XIV va jusqu'à déclarer que la théorie de la « guerre juste » — doctrine chrétienne séculaire — est désormais « dépassée ». La force militaire, affirme-t-il, ne peut se justifier qu'au titre de « l'auto-défense au sens le plus strict ».
L'emploi et la dignité du travail, blessures vives de l'encyclique
Magnifica Humanitas accorde une attention toute particulière aux répercussions économiques de l'IA. Le pontife met en garde contre les risques de « chômage forcé » qu'engendrerait une automatisation débridée, reprenant ainsi les inquiétudes qui animaient déjà Rerum Novarum sur la dignité inaliénable du travail humain. « La recherche de profits plus importants ne peut justifier des choix qui sacrifient systématiquement les emplois », tranche le texte papal. Cette prise de position pourrait résonner bien au-delà des cercles catholiques, dans un contexte où la question de la destruction des emplois par l'automatisation traverse tous les clivages politiques.
Cette vision défend une innovation technologique au service de l'épanouissement humain, non de la seule maximisation des profits. L'Église catholique, forte de ses 1,3 milliard de fidèles à travers le monde, dispose ainsi d'un levier considérable pour peser dans le débat public sur la régulation de l'IA — bien au-delà de ses propres frontières.
Une alliance symbolique avec l'industrie de l'IA éthique
C'est peut-être là la surprise la plus inattendue : le pape a choisi de présenter son encyclique aux côtés de Christopher Olah, cofondateur d'Anthropic, entreprise pionnière de l'IA responsable. Cette présence symbolise la volonté du Vatican d'engager un dialogue constructif avec l'industrie technologique, plutôt que de se réfugier dans une condamnation sans appel. Christopher Olah, qui s'est dit « profondément honoré » de partager cette tribune, a reconnu que le développement de l'IA opère dans un ensemble d'incitations pouvant parfois entrer en conflit avec « faire ce qui est juste ». Cette convergence de regards pourrait ouvrir la voie à une régulation plus équilibrée, nouant principes éthiques et dynamique d'innovation.
La cérémonie de présentation au Vatican a réuni des représentants de gouvernements, d'organisations internationales et du monde académique, témoignant de l'écho mondial que le document est appelé à susciter.
Transhumanisme, vulnérabilité et condition humaine : les frontières du possible
Cette encyclique s'inscrit enfin dans une réflexion plus large sur les transformations démographiques mondiales. Avec une population de 7,8 milliards d'êtres humains, dont un quart a moins de 15 ans, et un vieillissement prononcé dans les pays développés où les personnes âgées représentent près de 9% de la population, les enjeux liés à l'automatisation des soins et des services prennent une dimension véritablement planétaire.
Dans cette perspective, le pontife rejette fermement les philosophies transhumanistes et posthumanistes qui voient dans la technologie un vecteur de dépassement des limitations humaines. « Nous devons nous rappeler que l'humanité s'épanouit non pas malgré les limitations, mais souvent à travers elles », affirme le texte, défendant une vision dans laquelle la vulnérabilité fait partie intégrante — et précieuse — de la condition humaine.
Cette première encyclique de Léon XIV pose ainsi les fondements d'une approche catholique de l'intelligence artificielle, tissant avec soin la reconnaissance des opportunités et la vigilance face aux risques. En s'adressant « aux catholiques et à toute personne de bonne volonté », le document pontifical ambitionne d'influencer le débat bien au-delà des frontières de l'Église, à l'heure où les choix technologiques d'aujourd'hui façonneront, irrémédiablement, les sociétés de demain.
