Pauvreté : pourquoi elle se transmet encore de génération en génération ?

En France, la pauvreté se transmet encore largement d’une génération à l’autre, façonnant durablement les trajectoires scolaires, professionnelles et familiales. Une étude du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, qui vient de paraître, met en lumière l’ampleur de cette reproduction sociale et éclaire, chiffres à l’appui, les mécanismes précis par lesquels la pauvreté vécue dès l’adolescence continue de produire ses effets à l’âge adulte.

Anton Kunin
By Anton Kunin Published on 14 février 2026 12h30
Pauvreté : pourquoi elle se transmet encore de génération en génération ?
Pauvreté : pourquoi elle se transmet encore de génération en génération ? - © Economie Matin
24%Près d’un quart des jeunes pauvres à l’adolescence restent dans une situation précaire à l’âge adulte.

La pauvreté dès l’adolescence, un déterminant majeur des trajectoires à l'âge adulte

Le 12 février 2026, le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan a publié une note d’analyse consacrée à la pauvreté intergénérationnelle. En suivant pendant seize ans une cohorte d’élèves entrés en sixième en 2007, cette étude documente de manière fine comment la pauvreté, mesurée dès l’adolescence, influe sur l’emploi, les revenus, le diplôme, la parentalité et l’entrée dans l’âge adulte, confirmant la persistance d’inégalités profondément ancrées.

La pauvreté observée à l’entrée au collège constitue un marqueur décisif des parcours ultérieurs. L’étude montre que tous les adolescents ne sont pas exposés de la même manière. À l’entrée en sixième, un peu plus de la moitié des élèves ne connaissent aucune exposition à la pauvreté, tandis qu’environ un sur dix vit déjà une situation de pauvreté sévère. Ainsi, dès le début de l’adolescence, les inégalités de départ déterminent fortement les trajectoires futures.

Ces écarts initiaux se prolongent dans le temps. À 26-27 ans, près d’un quart des individus ayant connu une situation de pauvreté à l’adolescence sont encore considérés comme pauvres au regard des conditions de vie françaises. Autrement dit, la pauvreté ne se résorbe pas mécaniquement avec l’âge. Au contraire, elle tend à se maintenir, voire à se renforcer, lorsque les ressources familiales, scolaires et territoriales font défaut. De plus, parmi les enfants de parents appartenant au premier quintile de revenus, près d’un sur trois demeure dans ce bas de l’échelle à l’âge adulte, confirmant une reproduction sociale marquée.

Pauvreté, emploi et statut de NEET : des écarts durables et genrés

La pauvreté laisse une empreinte particulièrement visible sur l’accès à l’emploi. L’étude s’intéresse notamment au statut de NEET, c’est-à-dire les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. À 26-27 ans, les écarts sont considérables selon le niveau d’exposition à la pauvreté durant l’adolescence. Parmi les personnes ayant connu une pauvreté sévère à l’entrée au collège, plus de trois femmes sur dix sont NEET à l’âge adulte, contre un peu plus de deux hommes sur dix. Ainsi, la pauvreté se conjugue à des inégalités de genre persistantes.

Cette surpénalité féminine s’explique par des mécanismes spécifiques. À exposition égale à la pauvreté, les femmes sont plus souvent durablement éloignées du marché de l’emploi, notamment en raison de contraintes familiales et de parcours professionnels discontinus. À l’inverse, chez les hommes, le fait d’avoir des enfants apparaît plutôt comme un facteur de stabilisation professionnelle.

Le lien entre pauvreté et revenus reste étroit à l’âge adulte. Les personnes ayant grandi dans des ménages pauvres accèdent plus rarement à des emplois stables et mieux rémunérés. Même lorsqu’elles travaillent, leurs revenus demeurent en moyenne inférieurs, traduisant une accumulation de facteurs défavorisants depuis l’adolescence. Ainsi, la pauvreté agit à la fois sur la probabilité d’être en emploi et sur la qualité de cet emploi, contribuant à figer les positions sociales.

Diplôme, parentalité et territoires : les mécanismes de la reproduction sociale

Comment expliquer donc la transmission intergénérationnelle de la pauvreté ? D'après les auteurs de l'étude, il n'y a pas un seul facteur mais une combinaison de mécanismes. Le premier de ces facteurs est le diplôme. Chez les hommes, le niveau de diplôme atteint concentre l’essentiel de l’effet de la pauvreté sur la situation à l’âge adulte. Les jeunes issus de milieux pauvres quittent plus souvent le système scolaire sans qualification reconnue, ce qui réduit fortement leurs chances d’accès à un emploi stable. Les difficultés scolaires apparaissent précocement, dès les premières années, et se traduisent par des orientations contraintes et des sorties plus fréquentes sans diplôme.

Le deuxième mécanisme majeur est la parentalité. Pour les femmes, devenir parent accroît significativement le risque d’être NEET lorsqu’elles ont connu la pauvreté durant l’adolescence. Cette interaction entre pauvreté, parentalité et insertion professionnelle pèse durablement sur leurs trajectoires. À l’inverse, chez les hommes, la parentalité tend à réduire la probabilité d’inactivité, illustrant des normes sociales et des rôles familiaux différenciés. Ainsi, la pauvreté ne se transmet pas de manière uniforme : elle s’articule à des parcours de vie distincts, selon le sexe et la situation familiale.

Enfin, le contexte territorial joue un rôle non négligeable. Vivre dans un environnement socioéconomique défavorisé renforce les effets de la pauvreté, même si certains territoires peuvent offrir des opportunités atténuant partiellement cette position désavantageuse. La pauvreté agit ainsi de manière cumulative : contraintes matérielles, stress chronique, fragilités administratives et impacts socio-émotionnels s’additionnent au fil du temps. Cette accumulation commence souvent dès l’adolescence et se prolonge à l’âge adulte, rendant la sortie de la pauvreté particulièrement difficile.

Anton Kunin

Après son Master de journalisme, Anton Kunin a rejoint l'équipe d'ÉconomieMatin, où il écrit sur des sujets liés à la consommation, la banque, l'immobilier, l'e-commerce et les transports.

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