L’échec de la médiation entre Dassault Aviation et Airbus compromet gravement l’avenir du Scaf, projet stratégique de chasseur européen évalué à des dizaines de milliards d’euros. Cette impasse révèle les tensions profondes entre la France et l’Allemagne sur la gouvernance industrielle de ce programme d’envergure.
Scaf : l’échec de la médiation compromet l’avenir du chasseur européen

Scaf : l'échec de la médiation compromet l'avenir du chasseur européen
L'ultime tentative de médiation concernant le Scaf (Système de combat aérien du futur) s'est soldée par un échec retentissant, révèle le quotidien économique allemand Handelsblatt. Cette déconvenue fragilise dramatiquement la coopération industrielle franco-allemande sur ce programme d'envergure, évalué à plusieurs dizaines de milliards d'euros et considéré comme l'épine dorsale de l'autonomie européenne en matière de défense.
La médiation, orchestrée par Laurent Collet-Billon, ancien Délégué général pour l'armement, et Frank Haun, ex-PDG de KNDS, ambitionnait de réconcilier les positions inconciliables de Dassault Aviation et d'Airbus. Malgré leurs efforts soutenus, les médiateurs n'ont pu surmonter les différends structurels qui rongent ce projet depuis plusieurs années.
Un projet commun sous tension depuis 2017
Lancé en 2017, le Scaf incarnait l'ambition européenne de développer conjointement un système de combat aérien révolutionnaire. Initialement conçu comme une coopération bilatérale franco-allemande, le projet s'est enrichi de l'Espagne en 2019, créant une configuration triangulaire d'une complexité redoutable.
Le principe du « meilleur athlète » avait alors consacré Dassault Aviation comme maître d'œuvre pour le développement de l'avion de combat de nouvelle génération (NGF), reléguant Airbus au rang de partenaire. Cette hiérarchisation, initialement acceptée, s'est progressivement muée en source de friction majeure.
Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, campe sur une position inflexible : « Je ne suis pas pour qu'un projet industriel ambitieux qui va servir à nos armées soit cogéré. Il faut un chef. » Cette déclaration cristallise l'incompatibilité des visions industrielles entre les protagonistes.
Des divergences techniques et stratégiques insurmontables
Les désaccords portent principalement sur deux exigences françaises absolues : la capacité d'emporter des armes nucléaires pour assurer la dissuasion française et l'aptitude à opérer depuis un porte-avions, notamment le Charles de Gaulle et son successeur.
Ces spécifications techniques, que seul le Rafale maîtrise actuellement en Europe, constituent un point d'achoppement majeur. Le chancelier allemand Friedrich Merz a d'ailleurs questionné la pertinence de ces exigences : « Les Français auront besoin, dans la prochaine génération, d'un avion capable d'emporter des armes nucléaires et d'opérer depuis un porte-avions. La Bundeswehr n'en a pas besoin pour le moment. »
Cette divergence d'approche révèle des conceptions stratégiques fondamentalement antagonistes entre la France, puissance nucléaire dotée d'une marine océanique, et l'Allemagne, dont les besoins opérationnels s'orientent davantage vers la défense continentale.
L'enjeu économique et industriel européen
Au-delà des considérations techniques, le Scaf cristallise des enjeux économiques colossaux pour l'écosystème aéronautique européen. Le programme, dont le coût total pourrait dépasser 100 milliards d'euros sur plusieurs décennies, représente un marché stratégique vital pour les industriels impliqués.
La répartition des charges de travail et la propriété intellectuelle constituent des points de négociation acharnés. Airbus, soutenu par l'industrie allemande et les syndicats comme IG Metall, refuse catégoriquement de se contenter d'un rôle de sous-traitant face à Dassault Aviation. Cette résistance traduit la volonté allemande de préserver ses capacités industrielles dans un secteur névralgique. Cette dynamique rappelle l'importance de la stratégie commerciale dans les négociations industrielles d'envergure.
Alice Rufo, ministre déléguée aux Armées, a apporté un soutien sans équivoque à Dassault Aviation : « Il faut être capable de reconnaître que la France sait faire des avions de chasse, que cela marche et sert à quelque chose et que c'est plutôt demandé à l'export. » Cette déclaration souligne l'expertise française reconnue internationalement, notamment avec les succès commerciaux retentissants du Rafale.
Les alternatives en discussion
Face à cette impasse, plusieurs scénarios émergent. L'hypothèse d'une coentreprise entre Dassault Aviation et Airbus, sur le modèle de celle créée par Safran et MTU pour la motorisation, demeure envisageable. Cette solution permettrait théoriquement de préserver l'équilibre franco-allemand tout en maintenant la cohérence industrielle du projet.
Une autre piste consisterait à développer deux appareils distincts tout en maintenant la coopération sur le « cloud de combat », élément fédérateur du système global. Cette approche répondrait aux besoins spécifiques de chaque nation tout en préservant l'interopérabilité européenne.
L'Allemagne pourrait également se tourner vers d'autres partenaires, notamment le programme GCAP (Global Combat Air Programme) mené par le Royaume-Uni, l'Italie et le Japon, ou développer une coopération avec la Suède.
Les implications pour l'autonomie stratégique européenne
L'échec potentiel du Scaf aurait des répercussions dramatiques pour l'ambition européenne d'autonomie stratégique. Comme le souligne avec clairvoyance le général Jérôme Bellanger, chef d'état-major de l'armée de l'Air & de l'Espace, l'enjeu transcende la simple question de l'appareil : « J'espère qu'il y aura une porte de sortie, surtout pour la connectivité et le cloud de combat car, sinon, on se retrouverait dans ce que l'on connaît actuellement, c'est-à-dire un F-35 qui ne parle à personne. »
Cette remarque met en lumière un paradoxe européen saisissant : alors que les nations du continent aspirent à réduire leur dépendance technologique vis-à-vis des États-Unis, leurs divisions intestines les contraignent paradoxalement à se tourner vers des solutions américaines. L'exemple de l'Eurofighter, développé par quatre pays dont trois ont finalement opté pour le F-35 américain, illustre cette contradiction flagrante. Les tensions actuelles sur le SCAF rappellent ces précédents préoccupants.
Le sommet de l'Union européenne prévu à Chypre les 23 et 24 avril pourrait constituer une ultime opportunité pour Emmanuel Macron et Friedrich Merz de relancer les négociations. Toutefois, les positions semblent désormais si cristallisées qu'un compromis paraît difficilement atteignable sans concessions majeures de part et d'autre.