Le SCAF, censé incarner l’avenir de l’aviation de combat européenne, traverse une crise profonde. En Allemagne, industriels et syndicats dénoncent un partenariat jugé déséquilibré avec la France. À Berlin, l’hypothèse d’un chasseur national refait surface, révélant une fracture stratégique majeure.
Le SCAF en crise : pourquoi l’Allemagne doute du partenariat avec la France

Le SCAF n’est plus un projet consensuel. Conçu comme un pilier du couple franco-allemand, ce programme de chasseur du futur cristallise désormais frustrations industrielles, rivalités politiques et divergences stratégiques profondes entre Paris et Berlin.
Le SCAF, un programme structurant devenu source de tensions industrielles
Le SCAF est officiellement présenté comme un système global de combat aérien, articulé autour d’un chasseur de nouvelle génération, de drones connectés et d’un cloud de combat. Dès l’origine, le programme devait remplacer à l’horizon 2040 le Rafale français et l’Eurofighter allemand, tout en renforçant l’autonomie stratégique européenne. Cependant, très rapidement, sa gouvernance industrielle devient un point de crispation majeur.
En pratique, la France, via Dassault Aviation, revendique le rôle de maître d’œuvre du chasseur, s’appuyant sur son expérience opérationnelle et industrielle. L’Allemagne, de son côté, entend préserver une répartition équitable des tâches au sein du SCAF, notamment pour garantir des retombées industrielles nationales. Cette divergence structurelle alimente un climat de défiance persistant, décrit par plusieurs sources comme une impasse politique autant qu’industrielle.
Cette situation est d’autant plus critique que le SCAF représente un investissement estimé à environ 100 milliards d’euros. Un tel montant impose, pour Berlin comme pour Paris, une visibilité industrielle et stratégique à long terme. Or, en l’absence d’accord clair sur la gouvernance, la phase suivante du programme reste bloquée, retardant l’ensemble du calendrier.
Pourquoi l’Allemagne conteste le partenariat actuel du SCAF
En Allemagne, la contestation du SCAF ne se limite pas aux cercles politiques. L’industrie aéronautique et les syndicats montent au créneau, dénonçant une relation qu’ils jugent asymétrique. Le syndicat IG Metall, acteur central du débat industriel allemand, estime qu'il devait reposer sur un partenariat d’égal à égal, condition qu’il juge aujourd’hui non respectée.
Selon des responsables syndicaux allemands, exiger un contrôle quasi exclusif sur le chasseur du SCAF revient à vider le projet de sa dimension réellement européenne. Ils avertissent que persister dans cette voie entraînera des conséquences structurelles, allant jusqu’à envisager le développement de deux avions distincts. Cette position marque une rupture nette avec l’esprit initial du programme.
Du côté industriel, la crainte est également économique. L’Allemagne redoute que le SCAF ne profite principalement à l’industrie française, au détriment de ses propres capacités technologiques. Dans un contexte de réarmement accéléré et de hausse des budgets de défense, Berlin veut au contraire s’assurer que chaque euro investi soutienne directement son tissu industriel et ses emplois qualifiés.
Un chasseur allemand en dehors du SCAF, symptôme du malaise franco-allemand
L’idée de développer un chasseur allemand indépendant du SCAF n’est plus marginale. Elle est désormais évoquée publiquement, y compris par des responsables industriels proches du pouvoir. Cette hypothèse traduit un malaise plus profond au sein du couple franco-allemand, longtemps présenté comme le moteur de la défense européenne.
Pour Berlin, l’enjeu dépasse le simple cadre technique du SCAF. Il s’agit de préserver une souveraineté industrielle, tout en évitant une dépendance excessive à un partenaire perçu comme dominant. Cette défiance se nourrit aussi du choix allemand d’acquérir des F-35 américains, décision qui a déjà fragilisé la crédibilité du SCAF comme projet central de la Luftwaffe.
Dans ce contexte, certains responsables allemands évoquent ouvertement une alternative stratégique. L’option d’un rapprochement avec le programme concurrent GCAP, mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon, est citée comme une possibilité crédible. Une telle évolution marquerait un tournant historique, en actant l’échec du SCAF comme symbole de la coopération militaire européenne.
Pour la France, cette remise en cause du SCAF est également problématique. Paris voit dans ce programme un outil de consolidation de son leadership aéronautique et un levier d’exportation à long terme. Mais l’accumulation des blocages alimente, côté français aussi, une lassitude croissante face à un partenariat jugé instable.
