À l’approche des nouvelles obligations européennes contre la déforestation, la filière brésilienne du tourteau de soja craint des difficultés d’accès au marché de l’UE. Les exportateurs argentins mettent en avant leur traçabilité, un enjeu direct pour les approvisionnements de l’alimentation animale en France.
Tourteaux de soja : le Brésil redoute des pertes en Europe, l’Argentine se prépare

La concurrence entre le Brésil et l'Argentine pour approvisionner les éleveurs européens pourrait changer de visage. Le 28 octobre 2026, des représentants des deux filières ont détaillé à Reuters leurs stratégies face à l'entrée en application du règlement européen sur les produits « zéro déforestation ». Le Brésil s'inquiète des difficultés de traçabilité de certaines cargaisons de tourteaux de soja ; l'Argentine estime disposer d'une organisation mieux adaptée aux nouvelles exigences.
Le sujet concerne directement l'agriculture française : les tourteaux, obtenus après extraction de l'huile de soja, sont une source importante de protéines pour l'alimentation des volailles, des porcs et des bovins. Une réorganisation des flux d'importation peut modifier les choix d'approvisionnement des fabricants d'aliments, même si son effet sur les prix reste à établir.
Jusqu'à quatre millions de tonnes brésiliennes jugées exposées
Le Brésil était en 2025 le premier fournisseur de tourteaux de soja de l'Union européenne, avec environ la moitié des importations du bloc, d'après les données de la Fédération européenne des fabricants d'aliments composés (FEFAC) citées par Reuters. Ses exportations mondiales de tourteaux ont atteint 23,3 millions de tonnes cette année-là.
Selon une évaluation de la FEFAC rapportée le 28 octobre, les difficultés de conformité pourraient affecter jusqu'à quatre millions de tonnes de tourteaux brésiliens, soit environ 17 % des exportations du pays. Il s'agit d'une estimation de volumes exposés à un risque commercial, et non de commandes déjà annulées ou de marchandises effectivement bloquées.
Les obstacles sont aussi logistiques. Dans plusieurs régions productrices du centre et du nord-est brésilien, les graines parcourent de longues distances et transitent par différents modes de transport avant d'atteindre les ports. Retracer précisément les parcelles d'origine des lots mélangés demande des procédures et des informations que tous les circuits ne possèdent pas au même niveau.
Pourquoi l'Argentine pense pouvoir gagner des parts de marché
Les exportateurs argentins mettent en avant leur système VISEC, conçu pour suivre les productions agricoles jusqu'à l'exportation. Une grande partie des cultures de soja du pays se trouve dans la Pampa, à proximité relative des installations de transformation et du port de Rosario. Cette concentration géographique facilite, selon les professionnels interrogés par Reuters, la documentation des chaînes d'approvisionnement.
Le président de la chambre argentine des exportateurs et triturateurs CIARA-CEC estime que son pays pourrait remplacer une partie des cargaisons brésiliennes qui rencontreraient des difficultés de conformité. La FEFAC classe l'Argentine parmi les origines présentant un faible risque de perturbation lié aux nouvelles règles. Le Paraguay est également considéré comme relativement bien positionné. Ces appréciations portent sur la préparation des filières ; elles ne préjugent pas des contrats qui seront effectivement conclus.
Ce que la réglementation européenne va exiger
Le Conseil de l'Union européenne précise que le règlement s'appliquera à partir du 30 décembre 2026 aux opérateurs concernés, avec une échéance fixée au 30 juin 2027 pour les micro et petits opérateurs. Le soja et plusieurs de ses dérivés figurent parmi les produits couverts.
Les entreprises devront démontrer, notamment au moyen de coordonnées géographiques des parcelles, que les produits commercialisés ne proviennent pas de terres déboisées après la date de référence prévue par le règlement. L'obligation de diligence concerne la chaîne d'approvisionnement, et pas uniquement le pays d'origine inscrit sur un document commercial.
En France, une question d'approvisionnement pour les élevages
Le lien avec la France est structurel. Dans sa documentation sur la déforestation importée, le ministère de la Transition écologique indique que, sur la période 2012-2021, la France importait en moyenne 3,616 millions de tonnes de soja par an, dont 82 % sous forme de tourteaux. Le Brésil représentait alors 65 % de ces importations et l'Argentine 9 %. Ces moyennes historiques éclairent la dépendance de la filière française, sans décrire sa répartition commerciale exacte en 2026.
Pour les fabricants d'aliments et les élevages, l'enjeu immédiat est de sécuriser des volumes conformes, avec des documents de traçabilité utilisables et des coûts logistiques maîtrisés. Les fournisseurs brésiliens peuvent adapter leurs chaînes, tandis que les concurrents argentins cherchent de nouveaux débouchés. L'évolution des prix dépendra des quantités réellement disponibles, des contrats et des frais de mise en conformité : aucune hausse chiffrée pour les consommateurs français ne ressort des annonces du 28 octobre.