Depuis l’élection du président Trump, Elon Musk s’est imposé comme une figure centrale de l’actualité. D’ici au mois de mai – échéance à laquelle il est censé quitter ses fonctions, si ce n’est plus tôt – il aura profondément bouleversé le fonctionnement du gouvernement fédéral par une politique de démantèlement soutenu, menée à la tête du Département de l’Efficacité Gouvernementale (DOGE).
Trump, Musk et l’illusion du gouvernement-entreprise

Il est impératif de prendre la mesure de ce précédent préoccupant. Les économistes comprennent ce que Musk et Trump semblent ignorer : l’application des logiques du monde des affaires à la sphère publique n’est pas seulement inappropriée, elle est fondamentalement erronée.
L’idée selon laquelle les chefs d’entreprise seraient les mieux placés pour gérer un gouvernement, qui emploie près de trois millions de personnes et gère un budget avoisinant les 7 000 milliards de dollars, séduit une large partie de l’opinion publique. Michael Bloomberg (Bloomberg LP), Carly Fiorina (Hewlett-Packard) et d’autres ont bâti leur carrière politique sur leur réputation de bons gestionnaires. Beaucoup croient que les compétences acquises dans le secteur privé permettraient d’en finir avec les lourdeurs administratives. Or, ce que l’on oublie souvent, c’est que les dirigeants d’entreprise méconnaissent bien souvent le rôle économique particulier du gouvernement, et ne saisissent pas la différence entre l’optimisation d’une entreprise et celle d’une administration publique. Car au fond, le gouvernement ne concurrence pas le marché, mais il le complète.
Le gouvernement fédéral n’a pas vocation à faire du profit
Quoi qu’en disent les discours sur la responsabilité sociétale des entreprises ou la théorie des parties prenantes, la recherche du profit reste, en définitive, la raison d’être première de l’entreprise. Le gouvernement fédéral, lui, n’a ni pour mission, ni souvent même la possibilité, de faire du profit ou de réduire les coûts à tout prix. Ses programmes ne peuvent exclure des bénéficiaires simplement pour des raisons budgétaires. L’Agence fédérale de gestion des urgences (FEMA), par exemple, n’abandonne pas certaines victimes de catastrophes naturelles sous prétexte qu’elles sont plus coûteuses à secourir. De même, le service postal américain assure la distribution du courrier dans les régions les plus reculées, même si cela génère des pertes.
Le gouvernement offre des biens publics : sécurité, justice, normes sanitaires, filet de protection sociale, à l’ensemble des citoyens remplissant les critères d’éligibilité, sans distinction d’origine, de niveau d’éducation, de genre ou d’orientation politique. Contrairement aux entreprises, il ne sélectionne pas ses "clients" en fonction de leur rentabilité : l’équité et l’accès universel sont au cœur de sa mission. Face aux coupes budgétaires opérées par Trump et Musk, il est essentiel de rappeler que l’État ne peut ni suspendre l’accès aux biens publics, ni prioriser certains citoyens, ni espérer que le marché privé prenne le relais. Il n’y a pas de bouton "pause" pour surveiller les épidémies pendant que le gouvernement tergiverse.
Un président n’est pas un PDG
Un PDG dirige une entreprise qu’il possède ou pour laquelle il a été désigné par des actionnaires. Il agit sur un marché restreint, peut modifier rapidement la stratégie de son entreprise, et ses décisions sont validées ou rejetées par les comportements d’achat des consommateurs.
Dans une démocratie, les dirigeants sont élus ou nommés par des représentants élus, et ont pour devoir de servir tous les citoyens. Les institutions, lois et réglementations sont le fruit de choix démocratiques, passés et présents, ce qui rend l’appareil étatique volontairement plus rigide et plus lent à manœuvrer. De plus, puisque ce sont tous les contribuables qui financent les services publics, les décisions gouvernementales doivent être transparentes, équitables et mises en œuvre par des professionnels, avec l’aide de bureaucraties et d’agences indépendantes.
Les réformes structurelles majeures, comme la suppression de l’USAID ou du Département de l’Éducation, ne peuvent se faire par décret. Elles doivent passer par les contre-pouvoirs institutionnels et obtenir l’aval du Congrès. Ces garde-fous garantissent la continuité de l’État et assurent une cohérence entre passé, présent et avenir.
L’économie a besoin de règles que seul l’État peut imposer
Les entreprises privées opèrent sur une base volontaire. Le gouvernement, lui, a le pouvoir et la responsabilité d’imposer des règles dans l’intérêt général.
Les entreprises ne prennent que rarement en compte les externalités. Si elles ne sont pas tenues de payer pour la pollution qu’elles génèrent, elles n’ont aucun intérêt à la réduire, au détriment de la collectivité. Inversement, lorsqu’elles innovent, elles tirent souvent parti de savoirs issus de la recherche publique, sans en assumer le coût qu’a engendré cette dernière.
C’est pourquoi l’État intervient : pour limiter les externalités négatives par la régulation et les sanctions, et pour stimuler les externalités positives par l’investissement dans l’éducation et la recherche fondamentale. En réduisant à l’aveugle les subventions fédérales et en affaiblissant les institutions de régulation, Musk et Trump compromettent ces biens collectifs. À long terme, ces politiques risquent d’appauvrir l’ensemble de la société, au profit de quelques intérêts privés.
Un malentendu profond et un dangereux spectacle
Le spectacle d’un Musk et d’un Trump en croisade contre l’État, appuyés sur l’aura de leur succès entrepreneurial, masque les conséquences durables de leurs actions et révèle une profonde incompréhension du rôle économique de l’État.
Un gouvernement ne peut pas suspendre, même temporairement, son engagement envers ses citoyens. Toute transformation de ses missions ou de son organisation doit être validée démocratiquement, car elle touche aux fondements du pacte social. Contrairement aux chefs d’entreprise, focalisés sur le court terme, l’État agit sur le temps long, favorise les externalités positives et limite les dérives du marché. C’est là la différence fondamentale entre une entreprise et un gouvernement.
Une entreprise mal gérée nuit à ses actionnaires et à ses salariés, mais ses dommages restent circonscrits. Mais un État mal gouverné, qui ignore son rôle économique, peut ébranler l’ensemble de la société. Son poids, ses règles et les attentes qu’il suscite conditionnent la confiance, les investissements et la stabilité économique. L’épisode chaotique des droits de douane imposés sans consultation ni expertise en est un signal d’alerte : mal diriger un État, ce n’est pas seulement risqué, c’est potentiellement dévastateur.
