Publiée en janvier 2026, l’enquête menée par Odoxa pour Entreprise & Progrès éclaire une mutation silencieuse. Longtemps cantonnée à la sphère privée, la question du vote s’impose désormais dans le débat sur le rôle social de l’entreprise, au croisement des attentes citoyennes, du rapport au travail et de la responsabilité démocratique.
Vote et entreprise : une attente majoritaire qui dépasse le symbole
D’abord, les chiffres traduisent une adhésion nette, bien qu’imparfaite. 57 % des Français considèrent que les entreprises devraient inciter leurs salariés à aller voter, selon l’enquête Odoxa réalisée auprès de 1 005 personnes représentatives de la population adulte. Cette proportion, stable par rapport à 2024, indique que l’idée s’inscrit dans le temps et ne relève plus d’un débat conjoncturel.
Ensuite, l’opinion des salariés confirme cette tendance. 56 % d’entre eux se déclarent favorables à une incitation au vote par leur employeur, tandis que 43 % s’y opposent. Ce quasi-alignement entre perception générale et perception interne montre que l’entreprise n’est pas perçue comme un acteur illégitime sur ce terrain.
Par ailleurs, les différences socioprofessionnelles nuancent le tableau sans l’infirmer. Le soutien atteint 60 % chez les cadres, contre 53 % chez les ouvriers. L’écart existe, mais il ne remet pas en cause le caractère majoritaire de l’adhésion, y compris dans les catégories traditionnellement plus méfiantes à l’égard des injonctions institutionnelles.
Enfin, cette acceptabilité repose sur un socle plus large de crédibilité. 59 % des Français disent faire confiance aux entreprises pour “changer les choses en France”, loin devant les responsables politiques, crédités de seulement 13 % de confiance. Ce différentiel explique pourquoi l’incitation au vote n’est pas vécue comme une intrusion, mais comme une extension du rôle social de l’entreprise.
Vote et salariés : une extension logique de la responsabilité sociétale
Ensuite, l’incitation au vote s’inscrit dans une vision élargie de la responsabilité de l’entreprise. 75 % des Français estiment que les entreprises doivent concilier performance économique et impact social et environnemental. Même si 21 % privilégient désormais la seule rentabilité, cette progression ne remet pas en cause la norme dominante d’un engagement global.
Dans cette perspective, le vote apparaît comme un prolongement naturel de la RSE. Le rapport au travail en témoigne. 76 % des salariés déclarent que l’engagement d’une entreprise en matière de RSE compterait dans leur décision de la rejoindre. Autrement dit, l’entreprise est attendue sur des sujets qui dépassent largement la production ou la rentabilité.
Cependant, cette attente se heurte à un déficit de lisibilité. 54 % des salariés disent connaître les engagements RSE de leur entreprise, mais seuls 17 % affirment en maîtriser précisément le contenu. Cette méconnaissance partielle souligne un enjeu central : l’incitation au vote, pour être acceptée, suppose une cohérence globale du discours et des pratiques.
Dans ce contexte, la participation électorale devient un marqueur de crédibilité. Comme le souligne Céline Bracq, directrice générale d’Odoxa, « dans un contexte de fragilisation du lien démocratique, les entreprises sont jugées légitimes sur l’enjeu de la participation ».
Vote et confiance : ce que révèle la stabilité des opinions
Enfin, la stabilité des résultats constitue un enseignement en soi. 25 % des Français répondent “oui, certainement” et 32 % “oui, probablement” à la question de l’incitation au vote par les entreprises, tandis que 42 % expriment une opposition. Cette répartition montre que le sujet reste clivant, mais qu’il repose désormais sur une base favorable solidement installée.
De plus, cette attente civique coexiste avec des priorités sociales fortes. 54 % des Français attendent des entreprises qu’elles agissent en priorité sur l’égalité entre les femmes et les hommes, et 54 % sur la souveraineté économique. Le vote ne se substitue donc pas aux enjeux sociaux classiques, mais s’y ajoute comme une dimension complémentaire.
Chez les salariés, cette hiérarchie reste comparable. 53 % placent l’égalité femmes-hommes en tête, devant la souveraineté économique à 49 %, selon les mêmes données. Cette cohérence renforce l’idée que l’entreprise est désormais perçue comme un espace structurant de la vie collective, capable d’influencer les comportements civiques sans les contraindre.
Ainsi, loin d’un simple effet de communication, l’incitation au vote par les entreprises s’inscrit dans une transformation plus profonde du contrat social. Comme le rappelle Céline Bracq, « les entreprises demeurent l’acteur jugé le plus crédible pour changer les choses en France », une crédibilité qui explique pourquoi le vote s’invite aujourd’hui au cœur du débat économique et social.
