Quatre procédures judiciaires contre un seul site critique, toutes rejetées par les tribunaux. Des articles semblant être rédigés à l’intelligence artificielle dont on ignore la motivation. Et un circuit d’intermédiation vers Broker Defense qui pose des questions, notamment celle de l’exercice illégal de la profession d’avocat. Troisième volet de notre enquête sur Warning Trading.
Warning Trading : procédures-bâillons, articles offensifs et intermédiaire payant – enquête sur les méthodes d’un site controversé

Les procédures-bâillons : un mode opératoire documenté
Warning Trading ne se contente pas de publier des articles. Quand quelqu'un le critique, il attaque. Le site a engagé pas moins de quatre procédures judiciaires entre 2015 et 2018 contre un seul et même site : Deontofi.com, un média en ligne spécialisé dans la déontologie financière, animé par le journaliste Gilles Pouzin.
La chronologie est éloquente. En juillet 2016, Warning Trading adresse une mise en demeure à l'hébergeur OVH pour obtenir le retrait d'articles de Deontofi.com. En août 2016, assignation en référé devant le tribunal de commerce de Paris. En décembre 2016, assignation au fond devant le tribunal de grande instance de Paris. En septembre 2017, nouvelle assignation en référé devant le TGI de Paris. En mars 2018, saisine de la CNIL.
Résultat : toutes ces procédures ont été rejetées. Le tribunal de commerce de Paris a débouté Warning Trading le 3 novembre 2016. Le TGI de Paris, le 6 février 2018, a qualifié la démarche de tentative de contournement de la loi de 1881 sur la liberté de la presse - une qualification lourde de sens qui désigne ce que les juristes appellent une procédure-bâillon : une action judiciaire engagée non pas pour obtenir justice, mais pour faire taire un contradicteur.
Warning Trading : les articles peuvent-ils être commandés et dans quel intérêt ?
Qui décide des cibles de Warning Trading ? C'est l'une des questions auxquelles nous n'avons pas trouvé de réponse satisfaisante. Le site publie des milliers d'articles - beaucoup semblent rédigés à l'aide d'intelligence artificielle, avec des structures et des formulations répétitives d'un texte à l'autre.
Certains de ces articles ciblent des entreprises ou des professionnels sans que la motivation soit claire. Le cas de Ziegler & Associés est emblématique : pourquoi s'en prendre à un cabinet d'avocats qui exerce exactement la même activité que celle vers laquelle Warning Trading oriente ses propres « victimes » ? Le tribunal de commerce d'Aix-en-Provence a retenu que l'article litigieux relevait du dénigrement - c'est-à-dire d'une attaque visant à discréditer un concurrent.
Ce que les juges n'ont pas dit - mais que le bon sens suggère - c'est que ce type de pratique, à grande échelle, transforme un site d'information autoproclamé en outil de déstabilisation commerciale. Le journaliste Gilles Pouzin avait souligné dès 2016, sur le plateau de BFM Business, que Warning Trading avait fait la promotion de courtiers dont certains étaient des arnaques notoires, notamment FXCM, sanctionné par l'AMF. Dénoncer les arnaques d'un côté, en promouvoir de l'autre : la contradiction est difficilement explicable par la seule maladresse.
De Warning Trading à Broker Defense : un business des victimes ?
C'est en croisant les registres du commerce avec les statuts déposés au greffe que le montage apparaît dans toute sa clarté. Warning Trading, cofondé par Nicolas Gaiardo et Marc Bouzy en 2014, se présente comme un site gratuit d'information. Mais les victimes qui le contactent sont redirigées vers Broker Defense, une société payante dont Marc Bouzy est le président - et dont Nicolas Gaiardo est le cofondateur historique, les deux hommes ayant été comandataires dans une autre société commune, Check&Pay, jusqu'à sa liquidation en 2020 (sources : societe.com, Pappers).
Le circuit est documenté par les actes officiels : Warning Trading génère le trafic, Broker Defense monétise les victimes. Les statuts de Broker Defense France SAS, déposés au greffe du tribunal de commerce de Tours le 19 octobre 2022, révèlent que Marc Bouzy réside à Sofia en Bulgarie, que son adresse e-mail est [email protected] - confirmant le lien direct avec la société éditrice de Warning Trading - et qu'une associée de nationalité bulgare, Vanya Hinova, utilise l'adresse [email protected]. Le même écosystème, les mêmes personnes, les mêmes adresses e-mail.
Sur sa propre page de questions-réponses, Warning Trading indique que les victimes ne peuvent pas contacter directement les avocats partenaires sans payer un supplément de 150 euros hors taxes. L'ensemble du suivi est assuré par l'équipe Warning Trading – Broker Defense. L'objet social de Broker Defense France - « assistance et accompagnement administratif, secrétariat » - ne mentionne aucune activité juridique. Et pourtant, c'est cette structure qui sert d'intermédiaire entre les victimes et les avocats, dans un montage qui soulève la question de l'exercice illégal de la profession d'avocat.
Le risque de l'instrumentalisation
Au-delà du cas Warning Trading, notre enquête pointe un phénomène plus large et plus inquiétant. Des sites qui se présentent comme des défenseurs des consommateurs peuvent, par leur fonctionnement même, devenir des outils de règlement de comptes entre acteurs économiques concurrents.
Le mécanisme est simple à comprendre. Un article négatif bien référencé sur Google associe en quelques jours le nom d'une entreprise aux termes « arnaque » ou « escroquerie ». Les investisseurs reculent, les partenaires s'interrogent, les clients hésitent. Le coût de l'opération est dérisoire comparé aux dégâts réputationnels qu'elle inflige. Lorsqu'un site fonctionne sur un modèle où l'on ne sait pas ce qui motive la publication d'un article, le risque est réel que des concurrents l'utilisent - directement ou indirectement - pour régler des comptes.
Nous n'avons pas la preuve que Warning Trading reçoit des commandes d'articles contre rémunération. Mais les questions que pose son fonctionnement - l'opacité de ses motivations éditoriales, le ciblage d'un concurrent direct, les liens avec une structure bulgare, les contenus générés par intelligence artificielle - sont suffisamment lourdes pour que le sujet mérite l'attention des régulateurs et des pouvoirs publics.
L'enfer est pavé de bonnes intentions : il semble mieux valoir s’adresser à un avocat
Le cas Warning Trading nous rappelle qu'il ne suffit pas qu'un site se dise du côté des victimes pour qu'il le soit vraiment. Les attributs de la légitimité - un numéro de presse, une carte de presse, des apparitions télévisées - peuvent être des trompe-l'œil. Les victimes d'arnaques financières méritent mieux qu'un intermédiaire opaque dont le fondateur a été condamné pour escroquerie et dont le rédacteur opère sous un faux nom.
Ce que les victimes méritent, c'est ce que la loi prévoit : des avocats, des professionnels assermentés, soumis à des obligations déontologiques strictes et au contrôle de leur Ordre. Des institutions - l'AMF, le parquet, la police judiciaire - qui disposent des moyens de l'État pour enquêter et poursuivre. Pas un site internet qui, à l'examen, présente autant de zones d'ombre que les arnaques qu'il prétend dénoncer.
https://deontofi.com/reponse-a-la-cnil-saisie-par-warning-trading-contre-deontofi-com/
https://deontofi.com/?s=warning+trading
https://ziegler-associes.com/warning-trading-decisions-de-justice/
https://warning-trading.com/non-classe/120605/
https://www.pappers.fr/entreprise/cp-checkpay-852835784
https://www.societe.com/manager/Marc.BOUZY.z5DIkAlbbuY.html
https://fr.trustpilot.com/review/warning-trading.com
https://data.inpi.fr