30 ans à Tchernobyl : comment vivent les habitants des zones contaminées

Après trois décennies de recherches sur le terrain à Tchernobyl, un expert revient sur le quotidien des 8 millions de personnes vivant dans les zones contaminées. Entre normalisation du risque et stratégie de survie rationnelle, il explique les mécanismes psychologiques qui permettent aux habitants de s’adapter à l’invisible menace radioactive.

Frederick Lemarchand
By Frédérick Lemarchand Published on 18 mai 2026 5h00
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30 ans à Tchernobyl : comment vivent les habitants des zones contaminées - © Economie Matin
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Après 30 ans de recherches sur le terrain à Tchernobyl, comment décririez-vous concrètement le quotidien des habitants qui ont choisi de rester ou de revenir dans les zones contaminées ?

Environs 8 millions de personnes vivent encore, et pour longtemps (deux siècles et demi) dans les zones officiellement contaminées. Il faut d'abord savoir de qui l'on parle. Pour les villages et le monde rural le plus reculé, il s'agit principalement de personnes âgées, qui préfèrent vivre le plus "normalement" possible. La situation est différent pour les jeunes qui ont encore des années de vie devant eux. Pour l'essentiel, on ne parle plus de Tchernobyl, on y pense plus... d'autres problèmes immédiats font écran : la crise économique, la guerre de la Russie contre l'Europe. Bref, la contamination est toujours là, mais l'attention que l'on y porte diminue avec le temps.

Vous parlez de 'déni collectif' face au risque nucléaire. Quels sont les mécanismes psychologiques et sociaux qui expliquent cette adaptation ? S'agit-il vraiment de déni ou d'une stratégie de survie rationnelle ?

Les deux. Le déni est une stratégie rationnelle, pour une part consciente et pour partie inconsciente, qui permet d'adapter la dépense d'énergie psychique pour s'adapter à une situation nouvelle. Plus on normalise la situation - ce que nous faisons tous les jours en France avec la nourriture industrielle et les pesticides - et moins la dépense est élevée. Nos enquêtes révèle que les habitants, tout en faisant "comme si" tout était normal, savent en même temps parfaitement où ils se trouvent et les effets dévastateurs des faibles doses ingérées au quotidien par leur alimentation provenant des ressources locales (production agricole, pêche, cueillette).

Pouvez-vous nous donner des données chiffrées sur les populations actuelles dans ces territoires ? Combien de personnes vivent encore dans les zones d'exclusion ou les territoires à faible contamination ?

Voir question 1. Apportons une précision. Tchernobyl n'a fait qu'accroître et accélérer l'exode rural qui, comme dans la France des années 70, a marqué l'évolution de la structure sociale. Ceux qui restent à la terre sont les plus âgés, les moins diplômes, les moins cosmopolites aussi et par conséquent représentent la base électorale du président populiste Loukatchenko.

Vous évoquez des 'injonctions impossibles à tenir' entre contraintes sanitaires et réalités économiques. Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de ces contradictions auxquelles font face les habitants ?

En clair, "la famine arrangera tout" aimait à dire Philippe Girard, le professeur de sociologie qui m'a conduit à découvrir ces zones contaminées dans les années 90. Il faut bien manger tous les jours, aussi, lorsque vous n'avez pas le choix de la provenance des aliments, vous êtes obligé de vous satisfaire de ce qu'il y a. Et comme la contamination est invisible et sans saveur, vous pouvez toujours, comme le philosophe Pascal, faire le parie de ce que l'assiette du jour n'est pas ou que peu contaminée.

La guerre actuelle en Ukraine et les bombardements de sites nucléaires changent-ils la donne pour ces populations déjà habituées au risque radioactif ?

Vous savez les habitants des "zones contaminées" qui s'étendent sur un territoire grand comme la moitié de la France partagé entre le Belarus l'Ukraine et la Russie n'avaient jamais vu ni entendu parler de la centrale de Tchernobyl avant l'accident (elle ne portait d'ailleurs pas ce nom, qui vient d'un très ancien village juif situé près de la ville de Pripiat, la ville des travailleurs de la centrale à l'époque soviétique) mais un numéro. Elle ne figurait pas non plus sur les carte, le site étant stratégique et ultra-secret à l'époque de la Guerre froide. Aussi, et depuis ce temps, on ne fait pas la relation entre l'accident originel, l'explosion du réacteur en 1986, et la contamination des zones d'habitation situés souvent à des centaines de kilomètres. C'est un lien aussi abstrait qu'il l'est pour un français alors même qu'une partie du territoire national a lui aussi été contaminé.

Quels parallèles faites-vous entre la gestion de Tchernobyl et celle d'autres crises sanitaires récentes comme le Covid-19 ? Y a-t-il des leçons transposables ?

Les liens de sens sont nombreux. Le virus comme l'atome sont invisible et peuvent donc donner lieu à toute sorte d'interprétations et de constructions imaginaires. Il s'agit dans les deux cas de crise épidémiques (étymologiquement : le mal qui se répand sur le pays) activant une mémoire très ancienne des épidémies héritées des grandes pestes en Europe. Le premier réflexe, activé par les citoyens ordinaire comme par le pouvoir étatique, est de tenter de remettre des limites (zonage d'un côté, confinement de l'autre). Il s'agit de dispositif plus symboliques que réellement efficients car le mal se joue des frontières en pareille situation. L'autre réflexe, plus social et profondément anthropologique, est la désignation de boucs émissaires tenus pour responsables du malheur : les étrangers, certaines populations, les écologiste etc. On avait connu semblable situation avec le SIDA et la règle des "4H" (haïtiens, hémophiles, homosexuels,...). Enfin, Tchernobyl comme le coronavirus n'appellent aucune solution technique globale. La contamination de Tchernobyl est là pour la durée de vie des éléments incriminés (300 ans environs pour el Césium137 et le Strontium90 présents dans l'environnement.... jusqu'à plusieurs millions d'années pour les isotopes transuraniens !) tout comme une épidémie virale ne s'arrête pas par l'action humaine, ni vaccin ni confinement, elle vit sa vie. Mais dans les deux cas, on peut agir sur des stratégies d'adaptation à même de limiter la prise de risque individuelle en limitant - mais à quel prix ! -l'exposition au danger.

Frederick Lemarchand

sociologue et chercheur à l'université de Caen Normandie

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