Banque de France : une plainte vise son rôle dans le génocide rwandais

La Banque de France fait l’objet d’une plainte explosive pour complicité de génocide au Rwanda, une affaire judiciaire rare qui interroge, de manière directe, le rôle qu’aurait pu jouer l’institution monétaire française dans des virements sensibles effectués en pleine période de massacres. Alors que les accusations se multiplient, l’enquête s’annonce longue et techniquement complexe.

Anton Kunin
By Anton Kunin Published on 12 décembre 2025 8h02
Banque de France : une plainte vise son rôle dans le génocide rwandais
Banque de France : une plainte vise son rôle dans le génocide rwandais - © Economie Matin
486.000 eurosEn plein génocide au Rwanda, la Banque de France a autorisé des virements d'un total de 486.000 euros au cours actuel.

Une plainte qui met en cause le rôle de la Banque de France

Le 4 décembre 2025, la Banque de France a été visée par une plainte déposée au pôle « crimes contre l’humanité » du tribunal judiciaire de Paris. L’institution est accusée d’avoir laissé transiter plusieurs virements importants vers la Banque nationale du Rwanda au moment même où se déroulait le génocide des Tutsi. La plainte vise à comprendre comment ces opérations ont été autorisées malgré l’instauration d’un embargo de l’ONU et malgré la connaissance documentée de la situation dramatique sur le terrain. Cette nouvelle étape judiciaire soulève, par ailleurs, de nombreuses interrogations quant au rôle précis de la Banque de France dans ces transferts et quant au degré de responsabilité que les magistrats pourraient lui attribuer.

La plainte vise directement la Banque de France, accusée d’avoir validé sept virements entre mai et août 1994 en direction de la Banque nationale du Rwanda. Ces transferts représentent au total 3,17 millions de francs, soit environ baba. La Banque de France se retrouve ainsi placée au centre d’un débat sensible, car ces transactions ont été effectuées durant les mois où les massacres contre les Tutsi atteignaient leur paroxysme, ce qui pose naturellement la question des obligations de vigilance qui auraient dû être exercées. Dans ce contexte, les plaignants estiment que la Banque de France devait, a minima, suspendre ou contrôler ces opérations financières, compte tenu de la gravité de la situation internationale.

Les avocats Matilda Ferey et Joseph Breham, qui représentent les plaignants, affirment que « le génocide des Tutsis n’a pas seulement été l’œuvre de ceux qui tuaient à la machette… autorisé des transferts et signé des opérations dans la banalité administrative ». Cette phrase met en évidence l’angle d’accusation choisi : la complicité indirecte, administrative, mais réelle selon les plaignants. Les opérations sont d’autant plus contestées que, le 17 mai 1994, l’ONU avait instauré un embargo sur les ventes d’armes au Rwanda, une mesure dont la portée stratégique aurait dû, selon les avocats, conduire la Banque de France à geler les comptes concernés.

Des virements en plein génocide et des circuits financiers sous surveillance

Les transferts deviennent un élément central de l’affaire, car ils ont circulé en plein massacre. Ainsi, l’un de ces virements, d’un montant de 435.000 francs, aurait été destiné à la société Alcatel pour l’achat d’équipements de communication. Ce type de transaction interroge, puisque les plaignants estiment que ces équipements auraient pu soutenir la coordination de forces impliquées dans les massacres, même si la justice devra déterminer la réalité de cette allégation. L’argumentaire juridique repose ainsi sur l’existence de virements effectués alors que la communauté internationale alertait, jour après jour, sur la montée en intensité des violences contre les civils.

Dans cette logique, les responsables du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR), Dafroza Mukarumongi et Alain Gauthier, se sont constitués parties civiles, renforçant la portée symbolique du dossier. « Il y a sept transferts d’argent … en plein génocide des Tutsi », a affirmé Alain Gauthier. Il appartiendra maintenant aux juges d’établir si la Banque de France disposait d’éléments suffisants pour bloquer les virements ou si elle agissait dans le cadre normal de ses missions, sans connaissance approfondie des destinataires finaux.

Une affaire désormais entre les mains de la justice française

À ce stade, la procédure visant la Banque de France reste en cours d’instruction, ce qui signifie que la justice examine toujours les pièces et les arguments apportés. Le pôle spécialisé du tribunal judiciaire de Paris devra non seulement analyser l’origine des fonds et leur finalité, mais aussi mesurer l’environnement juridique en place en 1994, notamment l’embargo instauré par l’ONU. L’enjeu consiste à déterminer si l’institution française a, volontairement ou non, permis la poursuite de flux financiers susceptibles de soutenir un régime engagé dans des crimes de masse, ce qui constituerait potentiellement une infraction de complicité dans le cadre du droit international.

Cette plainte ouvre, de surcroît, un nouveau front judiciaire, alors que d’autres dossiers liés au rôle de la France au Rwanda restent sensibles. Pour la Banque de France, l’affaire est d’autant plus délicate qu’elle traite d’opérations anciennes, réalisées dans un contexte administratif et financier très différent de celui d’aujourd’hui. Les magistrats sont donc confrontés à une analyse technique complexe, mêlant droit bancaire, droit pénal international et examen approfondi des responsabilités institutionnelles. Les prochaines étapes permettront de savoir si la plainte se transforme en une réelle mise en examen ou si les éléments présentés sont jugés insuffisants pour engager la responsabilité de la Banque de France.

Anton Kunin

Après son Master de journalisme, Anton Kunin a rejoint l'équipe d'ÉconomieMatin, où il écrit sur des sujets liés à la consommation, la banque, l'immobilier, l'e-commerce et les transports.

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