L’image est saisissante, l’article passionnant, paru dans le Financial Times dernièrement. En Navarre, une région d’Espagne, une usine de Bosch a fermé, emportée par la concurrence asiatique. Elle pourrait demain renaître grâce à Hithium, l’un des leaders chinois des batteries.
Europe : pour un choc de confiance industriel !

Ce paradoxe résume le dilemme européen : se réindustrialiser sans devenir dépendant.
Depuis plusieurs mois, l’Europe cherche sa voie. Faut-il accueillir les investissements chinois pour reconstruire une base industrielle, ou s’en protéger au nom de l’autonomie stratégique ? Entre ces deux pôles, la réponse européenne reste encore hésitante incarnée notamment par l’“Industrial Accelerator Act” porté par Stéphane Séjourné, le Vice-Président de la Commission Européenne.
Un pacte industriel utile, mais encore imparfait
L’ambition du texte est la bonne : éviter que l’Europe ne devienne une simple plateforme d’assemblage dans les chaînes de valeur mondiales. En cherchant à conditionner les investissements à des retombées locales, notamment emplois, production, innovation l’Europe initie une logique de puissance.
Mais dans sa forme actuelle, le dispositif reste déséquilibré, tout d’abord dans sa complexité. Multiplier les critères suivants : emploi local, seuils capitalistiques, sourcing européen revient à ralentir la décision d’investissement, alors que la compétition industrielle mondiale se joue sur la vitesse.
Ensuite, certaines dispositions sont fragiles, économiquement et juridiquement avec des mesures qui flirtent avec les limites des règles de l’OMC et ignorent une réalité essentielle : les chaînes de valeur sont globales. L’excès de contraintes peut affaiblir la compétitivité des projets qu’il cherche à encadrer.
Enfin, notons son biais défensif. L’investissement étranger y est encore trop souvent appréhendé sous l'angle de la méfiance, plutôt que comme un levier à orienter. Le risque est donc clair : transformer une faiblesse stratégique en rigidité administrative.
Sortir du faux débat
L’exemple espagnol montre qu’une autre voie est possible. En attirant des acteurs chinois dans les batteries, Madrid fait un choix pragmatique : capter des capacités industrielles que l’Europe ne maîtrise pas pleinement. Toutefois, cette ouverture soulève une question légitime : celle de la dépendance.
En réalité, il ne s’agit pas de choisir entre ouverture et fermeture, mais de savoir si l’Europe est capable de fixer les termes de l’intégration sur son propre territoire.
Le véritable risque n’est pas l’investissement étranger en soi, mais une intégration dans laquelle la valeur stratégique, technologie, propriété intellectuelle, décision.. resterait extérieure.
Le vrai sujet : investir
En focalisant le débat sur les règles, l’Europe passe à côté de l’essentiel. Comme l’a martelé Mario Draghi dans son récent rapport, l’Europe fait face à un défi existentiel qui ne sera relevé que par un accroissement massif et coordonné de nos capacités de financement. Le problème européen est d’abord un déficit d’investissement. L’Europe dispose d’épargne, de talents, d’un marché profond, mais elle peine à transformer ces atouts en projets industriels d’envergure. C’est là que se joue la compétition mondiale.
Aujourd’hui, l’Europe oscille entre deux écueils : la naïveté, en devenant une base d’assemblage, et la sur-régulation, en décourageant les investissements. Elle doit sortir de cette alternative !
Pour un choc de confiance industriel
Plutôt que d’un choc réglementaire, l’Europe a besoin d’un choc de confiance.
Cela suppose d’abord d’investir massivement dans les secteurs stratégiques, comme les batteries, semi-conducteurs, intelligence artificielle, énergie à une échelle comparable à celle de ses concurrents. Pour cela, il s’agit de mobiliser une épargne commune européenne pour financer l’industrie et l’innovation, plutôt que de la laisser s’investir dans des actifs peu productifs.
Cela implique une stratégie commerciale équilibrée, utilisant pleinement les instruments de défense de l’OMC sans pour autant basculer dans le protectionnisme. Concrètement, l’Europe doit accélérer et systématiser les enquêtes antidumping dans les secteurs stratégiques comme les batteries ou les véhicules électriques, lorsque des subventions massives créent des distorsions de concurrence. Surtout, elle doit imposer une véritable réciprocité : en activant l’Instrument relatif aux marchés publics internationaux (IPI), l'Union peut restreindre l'accès à ses propres appels d'offres aux entreprises issues de pays qui discriminent nos champions nationaux. L'accès au marché unique ne doit plus être un acquis inconditionnel, mais le fruit d'un équilibre des échanges fondé sur la loyauté et la transparence.
Enfin, la clarification des règles du jeu pour les investissements étrangers est recommandée. L’Europe doit passer d’une logique de moyens à une logique de résultats. Plutôt que d’imposer une accumulation de contraintes, comme les seuils de participation ou obligations de joint-venture, elle doit fixer des objectifs clairs et vérifiables : création d’emplois qualifiés, implantation durable de capacités industrielles, effort réel de recherche et développement sur le territoire européen. Cette approche, plus lisible et plus flexible, permettrait d’attirer les investissements tout en garantissant leur contribution effective à la base industrielle européenne.
Conclusion
L’Europe ne se réindustrialisera ni par le repli, ni par la complexité. Elle se réindustrialisera avec quelques idées fortes et une exigence : la confiance dans sa capacité à investir, attirer et transformer. L'enjeu n'est plus seulement de protéger notre marché, mais de redevenir le terrain privilégié où s'invente et se construit l'industrie de demain.
