Construction publique : 5 à 10 milliards perdus chaque année

Entre 5 et 10 milliards d’euros sont perdus chaque année dans les dépassements budgétaires des grands projets publics de construction. Une proposition de loi vise à rendre obligatoire le recours à un économiste indépendant pour limiter ces dérives.

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By Matthieu Lamy et Jean Hingray Published on 22 avril 2026 6h29
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@shutter - © Economie Matin
20%Certains gros projets publiques dépassent leur budget de 20%

Entre 5 et 10 milliards d'euros. C'est, chaque année, le poids que les dépassements budgétaires des grands projets publics de construction font peser sur les finances de l'État et des collectivités. Un chiffre établi par la Cour des comptes, qui documente des dérives systématiques de 20 à 30 % sur les opérations dépassant 100 millions d'euros. De quoi couvrir une bonne partie du déficit public. Malgré tout, le sujet ne suscite ni débat médiatique ni indignation claire : il passe chaque année sous les radars.

La dérive se construit bien avant le premier coup de pelleteuse

Ces dérives ne surgissent pas par hasard au gré des chantiers. Elles se construisent bien avant le premier coup de pelleteuse. Comme le résume Jean Hingray : « la racine du mal est située en amont des projets. Maîtres d'ouvrage et élus locaux font face à des études préalables souvent insuffisamment documentées avec des chiffrages sous-estimés ne prenant pas en compte la notion de coût global allant jusqu'à la maintenance. Tout cela a des impacts sur la rédaction des appels d'offres qui sont mal ficelés et induisent des problématiques techniques non anticipées et en conséquence des surcoûts considérables. »

La décision politique précède l'analyse technique. On vote un budget avant même d'avoir défini précisément l'objet. Matthieu Lamy le formule sans détour : « On peut décider de construire une école sans avoir défini le nombre exact de classes, or, budget et conception sont intimement liés. Résultat : les décisions sont prises sur la base de mauvaises informations. »

Juge et partie

Il y a dans ce système une anomalie que le secteur privé ne tolèrerait pas : on a laissé à ceux qui conçoivent le soin de fixer leurs propres coûts. Les fonctions opérationnelles et financières y sont couplées, là où elles sont toujours séparées ailleurs. Matthieu Lamy formule le paradoxe sans ménagement : « Discuter d'un projet sans en connaître le prix, c'est absolument aberrant. Après tout, iriez-vous dans un restaurant sans regarder le prix des plats ? » Aujourd'hui, seul un tiers des maîtres d'ouvrage publics fait appel à un économiste de la construction qualifié. Le reste navigue à vue. Pourtant la solution existe, elle est connue et de nombreux professionnels s'accordent à dire qu'elle pourrait neutraliser les dérives.

Une réforme simple existe

Jean Hingray a déposé une proposition de loi visant à rendre obligatoire le recours à un économiste de la construction indépendant et qualifié pour tout projet public dépassant 20 millions d'euros. « Ce seuil a été choisi parce qu'il rend quasiment neutre le coût d'intervention de l'économiste de la construction évalué à 0,05% au stade de la définition des ouvrages et qu'il départage statistiquement la zone à plus fort risque de dérives ».

Sans oublier que la mesure ne crée aucun surcoût : la mission de l'économiste est déjà définie dans la loi MOP et dans le Code de la Commande Publique. Ce que le projet de loi impose, c'est qu'elle soit confiée à un professionnel compétent et, surtout, indépendant. Car l'indépendance est la pierre angulaire du recours à l'économiste. Il est formé à bac+5, assuré de façon décennale et respecte un code déontologique strict, ce qui lui permet d'évaluer les coûts en toute objectivité. Matthieu Lamy le résume ainsi : « il est un tiers de confiance indépendant, capable de juger objectivement les choix de conception et les coûts sans être influencé par l'équipe de maîtrise d'œuvre ou l'entreprise de travaux »

Non, pas plus de bureaucratie, mais bien plus de clarté

Certaines voix craignent une couche administrative supplémentaire, Jean Hingray répond directement : « Au lieu d'alourdir le cahier des charges, cela l'éclaircit. Les maîtres d'ouvrage disposent enfin d'un outil fiable. Et le contribuable y gagne : ses impôts ne partent plus en pure perte ».

« Au sein de l'OPQTECC, nous avons impliqué de nombreux acteurs : le Conseil national de l'ordre des architectes, le SYPAA, le syndicat des programmistes, l'UNTEC, l'Association des maires de France, l'Association des ingénieurs en chef territoriaux de France, l'Union Sociale de l'Habitat, et plusieurs assureurs. Nous avons obtenu un consensus large, ce qui est encourageant pour faire avancer ce projet ». Matthieu Lamy.

À l'heure où la défiance des Français envers les institutions atteint un pic, maîtriser les coûts des grands projets publics n'est pas seulement une question de gestion : c'est un acte de probité. Matthieu Lamy conclut : « Quand on engage de l'argent public, il est indispensable que les budgets soient évalués avec rigueur et transparence. Sans cette maîtrise, les citoyens perdent confiance dans la parole publique. La présence d'un économiste indépendant est un levier essentiel pour restaurer la confiance. L'économiste agit comme un toiseur de Vauban moderne : neutre, indépendant, garant de la transparence. »

Il est des réformes complexes et coûteuses. Celle-ci n'en fait pas partie. Alors oui. Et si la solution la plus simple était aussi la moins coûteuse ?

Sources

Dépassements 20-30 % et estimation 5-10 Mds€/an : Cour des comptes, rapport sur la gestion des grands projets publics, 2025

Coût mission économiste inférieur à 0,05 % du budget de définition pour un montant de travaux de plus de 20 millions d'euros

Part des maîtres d'ouvrage recourant à un économiste qualifié (1/3) : OPQTECC

Seuil 20 M€ : aligné sur le seuil CCRD des compagnies d'assurance

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Matthieu Lamy, président de l’OPQTECC Jean Hingray, sénateur des Vosges

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