La Chine finance des ateliers scientifiques avec l’Iran pour évaluer le potentiel économique des gisements de terres rares de la ceinture de Bafq. Avec un investissement modeste de 30 000 yuans, Pékin cartographie les ressources iraniennes avant d’engager des capitaux lourds, renforçant son hégémonie sur un marché de plusieurs milliards de dollars.
Terres rares : la Chine évalue le potentiel économique des gisements iraniens

La Fondation Nationale des Sciences Naturelles de Chine finance à hauteur de 30 000 yuans (4 200 dollars) des ateliers scientifiques avec l'Iran sur l'exploration des terres rares. Un investissement minuscule en apparence, mais qui signale une stratégie économique majeure : évaluer avant d'investir massivement. Comme l'analyse REEx (Rare Earth Exchanges), « un atelier scientifique à 4 200 dollars peut avoir un impact géopolitique plus fort qu'une annonce de mine d'un milliard de dollars ». Derrière ce montant modeste se cache une logique industrielle implacable : cartographier les ressources avant d'engager des capitaux lourds.
Un marché des terres rares à 4,2 milliards de dollars
Les terres rares représentent un marché mondial estimé à plusieurs milliards de dollars, alimentant des secteurs aussi variés que l'électronique grand public, les véhicules électriques ou les systèmes de défense. La Chine contrôle actuellement 90 % de la capacité mondiale de traitement de ces 17 métaux critiques. Pékin a d'ailleurs imposé des interdictions d'exportation sur les technologies de séparation, d'extraction et de production d'aimants permanents en terres rares, verrouillant ainsi les savoir-faire industriels les plus lucratifs.
L'Iran, de son côté, possède des gisements géologiquement documentés dans la ceinture de Bafq, en Iran central. Les sites d'Esfordi, Chadormalu et Choghart concentrent des terres rares légères (cérium, lanthane, néodyme) dans des formations d'apatite. Pourtant, aucune réserve commerciale n'a été déclarée à ce jour. La collaboration scientifique sino-iranienne vise précisément à transformer ce potentiel géologique en données économiques exploitables.
Pourquoi la Chine investit dans la prospection iranienne
Selon REEx Insight, « la Chine semble acheter à bas prix des connaissances géologiques : identifier la minéralogie, les voies de traitement et les sous-produits potentiels avant d'engager des capitaux sérieux ». Cette approche méthodique permet de réduire les risques financiers. Plutôt que de lancer des investissements directs dans des infrastructures minières coûteuses, Pékin finance d'abord des études scientifiques pour valider la viabilité technique et économique des gisements.
Les ateliers bilatéraux organisés par la Fondation Nationale des Sciences de l'Iran (INSF) couvrent les réunions, l'hébergement et les déplacements intérieurs. Ils permettent aux chercheurs chinois d'accéder aux données géologiques iraniennes sans engagement massif. Une stratégie d'optionnalité qui rappelle les pratiques des fonds d'investissement : payer peu pour obtenir le droit d'agir plus tard, si les conditions deviennent favorables.
Le gisement d'Esfordi : potentiel géologique vs viabilité économique
Le site d'Esfordi contient une concentration de 1,2 % de terres rares totales dans un concentré de phosphate existant. Les études de laboratoire, publiées dans Hydrometallurgy, ont récupéré 84 à 86 % du cérium, lanthane, néodyme et yttrium, produisant un concentré mixte à 22,4 %. Ces chiffres témoignent d'un potentiel technique réel, mais ne garantissent pas la rentabilité industrielle.
Les terres rares iraniennes sont dominées par les terres rares légères, moins valorisées que les terres rares lourdes (dysprosium, terbium) utilisées dans les aimants haute performance. Le cérium et le lanthane, abondants à Esfordi, trouvent des applications dans le polissage optique et les catalyseurs automobiles, des marchés moins tendus que celui des aimants permanents. Comme le souligne South China Morning Post, la géologie est réelle, mais l'économie reste à prouver.
Coûts d'extraction et rentabilité
Extraire des terres rares d'un concentré de phosphate existant présente un avantage : l'infrastructure minière est déjà en place. Esfordi fonctionne comme mine de phosphate, ce qui réduit les investissements initiaux. Cependant, la séparation des terres rares exige des installations chimiques sophistiquées, des bassins de précipitation et des circuits de recyclage des acides. Ces équipements représentent des dizaines de millions de dollars d'investissement.
La rentabilité dépend aussi des prix mondiaux. Le cérium se négocie autour de 5 dollars le kilogramme, le lanthane à 8 dollars, le néodyme à 70 dollars. Avec une teneur de 1,2 % et un taux de récupération de 85 %, chaque tonne de concentré d'Esfordi pourrait générer environ 10 kilogrammes de terres rares valorisables. À prix actuels, cela représente entre 100 et 150 dollars par tonne traitée, hors coûts opérationnels. Les marges restent serrées sans optimisation industrielle poussée.
Impacts sur les prix mondiaux et les marges des producteurs
L'arrivée potentielle de l'Iran sur le marché des terres rares légères pourrait peser sur les cours du cérium et du lanthane, déjà sous pression. La Chine produit actuellement plus de 200 000 tonnes de terres rares par an, largement suffisant pour saturer la demande mondiale de terres rares légères. Une production iranienne, même modeste, accentuerait cette surabondance.
Pour les producteurs occidentaux et australiens, l'Europe peut-elle se permettre une guerre commerciale avec la Chine devient une question cruciale. Les marges des opérateurs hors Chine dépendent de leur capacité à extraire des terres rares lourdes ou à valoriser des sous-produits rares. L'Iran ne menace pas directement ce segment, mais sa collaboration avec Pékin renforce l'hégémonie chinoise sur l'ensemble de la chaîne de valeur.
Diversification des sources : une menace pour les monopoles actuels
La stratégie chinoise vise moins à importer des terres rares iraniennes qu'à contrôler leur développement. En finançant la prospection, Pékin s'assure que toute production future passera par ses technologies de traitement. Les restrictions d'exportation chinoises sur les équipements de séparation obligent l'Iran à collaborer avec des acteurs chinois pour industrialiser ses gisements.
Cette dynamique rappelle la recherche de l'or gris (lithium), où la Chine a sécurisé des positions dominantes en Afrique et en Amérique latine avant que les Occidentaux ne réagissent. REEx Insight résume : « La géologie est réelle. L'économie n'est pas prouvée. La signification stratégique est que la Chine regarde avant que l'Occident n'ait sérieusement regardé du tout ».