Après le Green Deal, le Black Deal

Corinne Lepage dénonce le démantèlement de la politique sanitaire et environnementale de l’Union européenne à travers l’Omnibus X, qui supprime les réévaluations périodiques des pesticides au profit d’autorisations illimitées. En France, l’usage des pesticides continue d’augmenter malgré les objectifs de réduction, tandis que l’Anses perd son indépendance.

Biographie De Corine Lepage1
By Corinne Lepage Published on 29 septembre 2026 15h41
Émissions carbone : Il a fallu 2 heures à Bernard Arnault pour polluer autant que vous en un an
Après le Green Deal, le Black Deal - © Economie Matin

Les débats autour de l'Omnibus X et le démantèlement de la politique sanitaire et environnementale de l'Union dessinent un véritable Black Deal : un concours Lépine de mesures qui vont accroître massivement les pathologies liées à la pollution chimique, et en particulier aux pesticides. Comme si la progression actuelle des cancers, y compris pédiatriques, des maladies neurodégénératives et des troubles endocriniens ne suffisait pas.

Rappelons l'essentiel pour ceux qui n'ont pas suivi. Calquée sur les demandes de l'agrochimie, la proposition initiale de la Commission supprime la réévaluation périodique des pesticides, aujourd'hui fixée à dix ou quinze ans, et lui substitue une autorisation illimitée, sauf pour les produits les plus nocifs ou ceux dont les données paraissent insuffisantes.

Les rapporteurs de droite et d'extrême droite au Parlement européen ont jugé cela trop timide. Ils proposent d'étendre l'autorisation illimitée aux quelque 200 substances en cours de renouvellement et de multiplier les dérogations permettant d'autoriser des pesticides interdits sur le seul critère économique. Le texte ouvre aussi la voie à l'épandage par drones et fige l'état des connaissances scientifiques à la date de la dernière approbation européenne.

Bref, c'est la loi Duplomb puissance 100. Rien d'étonnant, dès lors, à la vivacité des réactions de la communauté scientifique. Le 17 septembre, plus de 560 chercheurs, scientifiques et médecins ont adressé aux institutions européennes une lettre ouverte exigeant la suspension des négociations tant qu'aucune étude indépendante n'aura mesuré les impacts sanitaires et environnementaux du texte. Pascal Canfin y voit une rente permanente offerte à l'agrochimie et le démantèlement de vingt-cinq ans de règles encadrant la mise sur le marché des produits phytosanitaires.

Cette entreprise de déconstruction s'ajoute à celle qui frappe la protection contre les OGM. Le règlement sur les nouvelles techniques génomiques (NGT) balaie trente ans de législation et de jurisprudence : plus d'évaluation, plus d'information du public ni des consommateurs, plus de contrôle sur des plantes pourtant issues de multiples opérations de mutagenèse. La Cour de justice de l'Union avait pourtant jugé, en 2018, que ces techniques relevaient pleinement de la législation OGM.

En France, la situation est plus critique encore. Au-delà des textes Duplomb, les derniers chiffres du ministère de l'Agriculture révèlent une hausse de 8 % de l'usage des pesticides en 2024 par rapport à 2023, selon le nouvel indicateur de la stratégie Écophyto. Le NODU, qui mesure non les quantités vendues mais l'intensité d'utilisation, progresse de 3 % par rapport à la période de référence 2011-2013. L'objectif était une baisse de 50 % !

Pendant ce temps, l'Anses subit des attaques incessantes. Le gouvernement rogne à la fois son indépendance et ses moyens (7 millions d'euros en moins en deux ans), alors que ses missions s'alourdissent. Et le ministère accorde 138 dérogations à des pesticides interdits, contre seulement 47 autorisations délivrées selon la procédure normale.

La vraie question est simple : que deviennent l'intérêt général et la protection de la santé publique ? Le coût des affections de longue durée (ALD) a quasiment doublé en quelques années, et la prévention demeure le parent pauvre des politiques sanitaires. Or aucune prévention sérieuse ne peut faire l'économie d'une réduction massive des pesticides.

Autrement dit, les institutions européennes, comme le gouvernement français sacrifient, en toute connaissance de cause, la santé des générations actuelles et celle des générations futures. Cet humanicide, au moins aussi grave que l'écocide, se décide les yeux ouverts. Mais le jour où viendra l'heure des comptes, les coupables, dont les noms ne sont guère difficiles à établir, ne siégeront pas sur le banc des accusés. Ce banc restera vide, face à d'innombrables victimes.

Jusqu'à quand accepterons-nous de telles politiques ?

Biographie De Corine Lepage1

Docteur en droit, Corinne Lepage, en raison de son expérience, développe une activité de conseil, y compris stratégique, et de contentieux. Elle agit aux côtés à la fois de très grandes entreprises et de start-up, de collectivités publiques françaises et étrangères et d’associations. Corinne Lepage suit les grands dossiers d’environnement, les affaires d’énergie et de santé environnementale et gère de grands dossiers de pollution et de catastrophes naturelles et industrielles. Elle est l’une des spécialistes communautaires de ces sujets. Co-fondatrice, avec Christian Huglo, du cabinet Huglo Lepage Avocats en 1978, elle a exercé de nombreuses fonctions publiques : membre du Conseil de l’ordre et Secrétaire du Conseil (1987-1990), ministre de l’environnement (1995-1997), adjoint puis premier adjoint au maire de Cabourg (1989-2001), eurodéputée (2009-2014). Elle assure des conférences dans de très grandes entreprises sur l’évolution des questions climatiques et environnementales liées aux questions économiques

No comment on «Après le Green Deal, le Black Deal»

Leave a comment

* Required fields