Armement : les dossiers se bousculent sur le bureau du DGA

Arrivé à la tête de la Direction générale de l’armement (DGA) en novembre dernier, Patrick Pailloux a de nombreux sujets brûlants à l’agenda concernant l’équipement de l’armée française. Et l’actualité moyen-orientale tend à montrer l’urgence d’aligner capacités de production de l’industrie de la Défense, injonctions de l’État et financements publics.

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By La rédaction Last modified on 23 avril 2026 15h48
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Armement : les dossiers se bousculent sur le bureau du DGA - © Economie Matin
8 MILLIARDSLe budget munitions de la France a été augmenté de 8 milliards d'euros

Les images d’actualité se percutent parfois de manière saisissante. Alors que les avions états-uniens et israéliens frappaient l’Iran depuis 48 heures, le président Emmanuel Macron prononçait un discours résolu lors de sa visite de la base opérationnelle de l’Île Longue, le 2 mars : « Pour être forts dans notre dissuasion nucléaire, nous devons être forts dans nos capacités conventionnelles, dans toutes leurs dimensions : l’alerte avancée pour détecter les menaces, la défense aérienne élargie pour s’en prémunir, la frappe dans la profondeur pour contrer et agir au plan offensif. » Si les armes nucléaires restent le socle de la stratégie de dissuasion française depuis De Gaulle, les armements conventionnels participent aussi à l’effet dissuasif. Les conflits modernes – en Ukraine et maintenant en Iran – illustrent en particulier le rôle et l’importance des capacités de frappes en profondeur et des capacités à intercepter drones et missiles. Et donc la nécessité d’avoir une industrie capable de répondre aux besoins des forces armées. De l’autre côté de l’Atlantique, la convocation par le président Trump des sept plus grands fabricants d’armement américains le 6 mars a surtout montré que tout se jouait sur un point précis : l’appareil productif doit désormais tourner à plein régime afin de reconstituer les stocks.

Passer la vitesse supérieure

Et la France ? Où en est-elle exactement dans sa politique de réarmement ? La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 a prévu une enveloppe de 413,3 milliards d’euros. Ce budget apparemment ambitieux avait été accueilli favorablement par l’ensemble de la classe politique – rare sujet consensuel – et par la base industrielle et technologique de défense (BITD), avec néanmoins un bémol. En juin dernier, juste avant son départ de la direction de la DGA, Emmanuel Chiva relevait un paradoxe, entre le discours politique et les capacités industrielles : « Comment expliquer le décalage entre la volonté d’augmenter le Budget de la Défense et la réalité telle qu’elle peut être perçue par les entreprises ? » C’est bien ce décalage que l’Élysée souhaite gommer : lors des vœux aux forces armées le 15 janvier dernier, le président de la République avait réitéré sa volonté de mener à son terme le passage de la France à une « économie de guerre », politique qu’il avait lancée au salon EuroSatory en 2022. Patrick Pailloux – nommé DGA fin 2025 et ancien directeur de cabinet de la ministre des Armées Catherine Vautrin – va devoir faire vite pour finaliser la mise en œuvre de cette stratégie.

Le renforcement des capacités opérationnelles (munitions, défense antiaérienne, lutte anti-drones, guerre électronique…) nécessite la mobilisation sans faille de la BITD – sommée de produire plus vite et en plus grand nombre –, mais aussi de nouveaux crédits, synonymes de recherche et d’innovation… et de commandes indispensables pour le changement d’échelle chez les industriels. C’est particulièrement vrai pour les munitions, secteur pour lequel Sébastien Lecornu a annoncé fin mars un effort supplémentaire de plus 8 milliards dans le cadre de la révision de la LPM 2024-2030, s’ajoutant aux 16 milliards déjà validés, et qui devrait être une bouffée d’argent frais pour les industriels qui ont pris les devants ces dernières années. Entre 2022 et 2025 par exemple, la production annuelle d’obus de 155mm est passée de 20000 à 100000 unités, et MBDA, le principal missilier national, annonce un doublement de sa production entre 2023 et 2025. Le cycle conception-production évolue également, avec une approche novatrice de l’impératif de masse, illustrée par le drone Crossbow One Way Effector (OWE) qui devrait être produit à 1000 unités par mois, en synergie avec les capacités de production de l’industrie automobile.

Cap sur les missiles de croisière

Sur son bureau, le nouveau DGA voit donc s’empiler les dossiers, et va devoir mettre en musique la volonté de l’Élysée. Dans un contexte où un « choc » avec la Russie serait envisageable d’ici trois ou quatre ans selon le chef d’état-major des armées (CEMA) Fabien Mandon, le chef de l’État a notamment pointé un secteur bien spécifique : celui des missiles et des frappes en profondeur.

Dans ce domaine, la France revendique un rôle de locomotive en Europe : en 2024, Paris a en effet été à l’origine de l’initiative ELSA (European Long-Range Strike Approach) qui regroupe six pays. « Nous allons poursuivre le travail initié avec les Européens pour développer des feux dans la très grande profondeur, a promis le président Macron en janvier dernier. ELSA prend tout son sens : nous devons, nous Européens – et tout particulièrement la France qui dispose de certaines technologies –, nous saisir de ces nouvelles armes (…), nous devons avancer avec force sur ces capacités de feu dans la très grande profondeur. » Le président pourrait en l’occurrence avoir fait référence à la conception d’un missile balistique à portée intermédiaire, équivalent de l’Orechnik russe, capitalisant potentiellement sur le projet lancé dernièrement par Ariane Group avec son MBT, et dont le Parlement annonce un déploiement opérationnel vers la fin de la décennie 2030.

À courte échéance, les Européens ont surtout besoin d’accroître leurs stocks de missiles de croisière. En effet, Paris en a livrés beaucoup à l’Ukraine ces deux dernières années, tel que le Scalp, qui devrait bénéficier d’une augmentation de 85% des stocks selon la LPM révisée. Cet accroissement concerne aussi le MdCN (missile de croisière naval longue portée, +1000km), ayant aussi fait ses preuves en combat réel (« combat proven »). Conçu par MBDA, il équipe nos sous-marins nucléaires de classe Suffren, et les frégates FREMM, actuellement déployées en Méditerranée orientale. Si la DGA doit veiller à la relance des chaines pour ces munitions, elle doit aussi et surtout combler les lacunes de son arsenal, notamment au niveau des frappes sol-sol, les grandes absentes du catalogue des capacités françaises. À brève échéance, elle pourrait le faire grâce à la déclinaison terrestre du MdCN que MBDA s’apprête à tester en 2028 : le LCM (Land Cruise Missile) serait, à court terme, la seule alternative européenne au Tomahawk américain, avec un potentiel commercial important. En effet, alors que l’opération Epic Fury a fait fondre les stocks américains, le Pentagone a d’ores et déjà préempté la production en cours et à venir, renvoyant les livraisons des clients européens aux calendes grecques, en dépit de l’urgence. Pour le LCM, la mention « en service dans l’armée française » serait un atout de poids auprès des partenaires intéressés, mais l’Etat français n’a pour le moment annoncé aucune commande.

Les capacités d’innovation et de production sont donc là, un effort budgétaire est annoncé : encore faut-il qu’il soit effectivement voté, et traduit en commandes fermes de la DGA auprès des industriels mobilisés pour alimenter cette « économie de guerre ». Alors que le délégué général de l’armement Patrick Pailloux, estimait début février que « le langage qui consiste à dire que l’industrie de Défense n’a pas de visibilité, ce n’est pas vrai, » il s’agit maintenant pour l’État de joindre les actes à la parole, et d’ouvrir concrètement des perspectives durables à la BITD hexagonale.

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