Les huit centrales syndicales françaises dénoncent unanimement la transformation de la France en « pays de bas salaires », contrastant avec les 107,5 milliards d’euros de dividendes versés par les entreprises du CAC 40 en 2025. Elles réclament des augmentations salariales immédiates.
La France est un pays « de bas salaires », dénoncent les syndicats

Salaires : une mobilisation syndicale inédite contre le décrochage salarial français
Dans un front commun aussi rare qu'éloquent, les huit principales centrales syndicales françaises ont adressé une lettre cinglante au Premier ministre Sébastien Lecornu. Leur constat est sans appel : « La France est désormais un pays de bas salaires », où le travail n'est plus rétribué à sa juste valeur, tandis que les entreprises du CAC 40 distribuent des dividendes historiques à leurs actionnaires. Cette mobilisation intervient dans un contexte économique particulièrement éprouvant, marqué par un choc pétrolier consécutif à la fermeture du détroit d'Ormuz et une inflation persistante qui grignote chaque mois un peu plus le pouvoir d'achat des ménages.
« Le déclassement est massif, les qualifications et l'expérience sont niées », dénoncent à l'unisson Marylise Léon (CFDT), Sophie Binet (CGT), Frédéric Souillot (FO) et François Hommeril (CFE-CGC), rejoints par leurs homologues de la CFTC, de l'Unsa, de Solidaires et de la FSU. Cette coalition syndicale sans précédent témoigne de l'ampleur d'une crise salariale qui, loin de se résorber, s'installe dans la durée au cœur de l'Hexagone.
Un contraste saisissant entre dividendes records et stagnation des rémunérations
Les chiffres avancés par les organisations syndicales dressent un tableau édifiant des inégalités économiques françaises. En 2025, les entreprises du CAC 40 ont versé un montant record de 107,5 milliards d'euros à leurs actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d'actions, soit une progression stupéfiante de 55 % depuis 2021. Cette manne financière contraste violemment avec le sort réservé aux salaires, demeurés atones durant toute la période inflationniste de 2022-2023.
« Dans le même temps, les salariés ont absorbé le choc inflationniste par une stagnation durable de leur pouvoir d'achat, dont la modeste reprise de 2024 ne suffit pas à compenser les années perdues », écrivent les dirigeants syndicaux dans leur courrier daté du 27 mai 2026. Ces mots disent l'ampleur d'un transfert de richesses qui s'est opéré, silencieusement mais massivement, au détriment du monde du travail.
L'accélération préoccupante de la « smicardisation » de l'économie
La situation devient d'autant plus alarmante que la récente revalorisation du SMIC de 2,41% au 1er juin 2026 accentue paradoxalement les tensions salariales. Selon le ministère du Travail, 70% des branches professionnelles — soit 126 sur 179 — afficheront désormais des minima conventionnels inférieurs au salaire minimum légal. Cette proportion grimpe même à 80% selon les calculs de la CGT, qui dénombre quelque 230 branches concernées.
Thomas Vacheron, secrétaire confédéral de la CGT, qualifie cette situation de « scandaleuse », y voyant l'accélération d'un phénomène qu'il convient désormais de nommer sans détour : la « smicardisation » de l'économie française. Ce mouvement de fond touche également la fonction publique, où, comme le reconnaît lui-même le ministre David Amiel, « l'ancienneté ne paie presque plus ».
Des revendications ambitieuses pour revaloriser massivement les salaires
Face à cette dégradation continue, les syndicats portent un ensemble de revendications ambitieuses visant à rompre avec la logique de modération salariale. Ils réclament une hausse immédiate de 5% du SMIC pour absorber l'inflation en cours, assortie d'un objectif de 2.200 euros brut mensuel pour le salaire minimum. Ils plaident également pour le rétablissement de l'indexation des salaires sur les prix — supprimée en 1983 —, pour une revalorisation du point d'indice des cinq millions de fonctionnaires, ainsi que pour une attention particulière aux métiers à prédominance féminine, qui figurent parmi les plus exposés aux bas salaires.
Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, insiste tout particulièrement sur la nécessité de « mettre fin aux exonérations de cotisations sociales, dont le coût ne cesse d'augmenter ». Ces dispositifs représentent désormais 77,3 milliards d'euros de manque à gagner pour la Sécurité sociale en 2024, un montant qui a presque quadruplé en une décennie.
Une remise en cause profonde du modèle économique français
Au-delà des revendications immédiates, les syndicats interrogent plus fondamentalement la cohérence du modèle économique français. Ils dénoncent un système où les aides publiques aux entreprises atteignent 211 milliards d'euros par an, sans que celles-ci n'engendrent de contreparties suffisantes en matière d'augmentations salariales ou de créations d'emplois pérennes.
À l'horizon des débats budgétaires de 2027, les dirigeants syndicaux exigent que l'effort de réduction du déficit public ne repose pas « sur celles et ceux qui n'ont déjà plus de marge ». Ils pointent l'hypocrisie de certains acteurs économiques qui « appellent avec le plus de constance à la réduction des dépenses publiques » tout en « défendant farouchement les dispositifs dont ils bénéficient eux-mêmes ».
Un contexte géopolitique qui amplifie les tensions sociales
Cette mobilisation syndicale prend place dans un environnement géopolitique et économique singulièrement instable. Le choc pétrolier provoqué par la fermeture du détroit d'Ormuz convoque le souvenir des crises énergétiques des années 1970, avec leur cortège d'inflation galopante et de tensions sociales. L'Agence internationale de l'énergie prévoit d'ailleurs un choc « au moins aussi violent que celui de 1973 ». Face à cette perspective, les syndicats réclament le blocage immédiat des prix du carburant — à l'image des mesures adoptées lors de la guerre du Golfe en 1990 — ainsi que le rétablissement de prix régulés pour l'électricité et le gaz.
Cette offensive coordonnée marque potentiellement un tournant dans les relations sociales françaises. Elle révèle l'épuisement d'un modèle où la modération salariale était censée servir la compétitivité nationale, alors que les résultats témoignent plutôt d'une captation croissante de la valeur ajoutée par le capital au détriment du travail. L'issue de cette confrontation déterminera largement la trajectoire du pouvoir d'achat des Français dans les années à venir.
