Concurrence : 7,7 milliards, niveau record pour les sanctions aux entreprises

Jamais les sanctions en matière d’antitrust n’ont été aussi élevées. En même temps, jamais les autorités de concurrence n’ont été aussi sélectives. Derrière ces chiffres record, une transformation profonde de la régulation mondiale se dessine, avec une Europe ultra-dominante et une France particulièrement active dans ce domaine.

Anton Kunin
By Anton Kunin Published on 19 mars 2026 8h15
Concurrence : 7,7 milliards, niveau record pour les sanctions aux entreprises
Concurrence : 7,7 milliards, niveau record pour les sanctions aux entreprises - © Economie Matin
3 milliards d’eurosLes amendes à l'encontre des cartels ont atteint 3 milliards d’euros en 2025.

Abus de position dominante : l’Europe en première ligne

En s’appuyant sur des centaines de décisions rendues en 2025, le dernier rapport « Global Antitrust Enforcement » du cabinet A&O Shearman, publié le 11 mars 2026, dresse un panorama détaillé de l’application du droit antitrust dans plus de 30 juridictions. Son premier enseignement majeur concerne l’explosion du montant des amendes. En 2025, celles-ci atteignent 7,7 milliards de dollars, soit environ 7,1 milliards d’euros, un niveau inédit depuis 2021. Pourtant, dans le même temps, le nombre de décisions chute à 279, contre 341 un an plus tôt.

L’Europe domine largement ce paysage. Elle concentre à elle seule 91% du montant total des amendes mondiales, tout en ne représentant que 29% des décisions. Autrement dit, le Vieux Continent privilégie des dossiers à fort impact économique, notamment dans les cas d’abus de position dominante. Cette approche s’explique par la volonté de frapper fort sur des affaires emblématiques, en particulier dans le numérique.

Les grandes entreprises technologiques sont dans le viseur. Les autorités ciblent désormais davantage les abus dits « d’exploitation », c’est-à-dire les pratiques consistant à imposer des conditions commerciales ou tarifaires jugées injustifiées à des partenaires. En France, cette stratégie s’illustre par une amende de 150 millions d’euros infligée à Apple pour des pratiques liées à l’environnement iOS.

Parallèlement, les régulateurs innovent en utilisant les outils de l’antitrust pour examiner des opérations de fusion-acquisition qui échappent aux seuils traditionnels de contrôle. L’exemple français est emblématique : l’Autorité de la concurrence a sanctionné Doctolib pour abus de position dominante, notamment en raison d’une acquisition jugée anticoncurrentielle, même en l’absence d’obligation de notification.

Cartels et autorités de concurrence : une répression en forte hausse

Autre tendance forte : la lutte contre les cartels s’intensifie nettement. Les sanctions atteignent 3,3 milliards de dollars en 2025, soit environ 3 milliards d’euros, leur plus haut niveau depuis 2021. Cette hausse s’explique en grande partie par des décisions majeures prises en Europe.

La Commission européenne et plusieurs États membres, dont l’Italie, ont infligé à eux seuls 2,6 milliards de dollars d’amendes. La France n’est pas en reste, avec 217 millions d’euros de sanctions dans ce domaine. Ces chiffres traduisent une volonté claire des autorités de concurrence de maintenir une pression élevée sur les ententes illicites.

Une évolution notable concerne la nature des pratiques sanctionnées. Pour la première fois, l’Autorité de la concurrence française s’est attaquée à des accords de non-débauchage entre entreprises. Ces ententes, parfois informelles, visent à limiter la mobilité des salariés et sont désormais considérées comme des pratiques anticoncurrentielles à part entière. Cette extension du champ de l’antitrust illustre une adaptation aux nouvelles formes de collusion, qui ne se limitent plus aux prix ou aux volumes, mais touchent aussi le marché du travail. Les régulateurs élargissent ainsi leur périmètre d’action, avec des implications potentiellement majeures pour les entreprises.

Antitrust, consommation et distribution : des secteurs sous surveillance accrue

Les autorités de concurrence concentrent également leurs efforts sur les secteurs ayant un impact direct sur le pouvoir d’achat. Le commerce de détail et la consommation représentent à eux seuls 61 décisions en 2025 et 97% des amendes liées aux restrictions verticales hors cartels.

En France, plusieurs dossiers illustrent cette priorité. L’Autorité de la concurrence s’intéresse notamment aux systèmes de notation des produits, comme ceux évaluant leur qualité nutritionnelle ou environnementale. Ces outils, de plus en plus influents auprès des consommateurs, soulèvent des questions inédites en matière de concurrence.

Dans le même temps, de nouveaux instruments d’analyse émergent. Les « bilans concurrentiels » annoncés par l’autorité française visent à évaluer l’impact des alliances à l’achat entre distributeurs. Ces coopérations, qui peuvent améliorer le pouvoir de négociation des enseignes, sont scrutées pour éviter des effets négatifs sur la concurrence et les fournisseurs.

Au-delà des secteurs traditionnels, les enjeux technologiques prennent une importance croissante. Selon Florence Ninane, associée chez A&O Shearman, « les préoccupations concurrentielles soulevées par la tarification algorithmique et l’usage de l’intelligence artificielle devraient continuer de retenir l’attention ». Cette évolution marque un tournant : l’antitrust s’adapte désormais à des modèles économiques fondés sur les données et les algorithmes.

Anton Kunin

Après son Master de journalisme, Anton Kunin a rejoint l'équipe d'ÉconomieMatin, où il écrit sur des sujets liés à la consommation, la banque, l'immobilier, l'e-commerce et les transports.

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