Une nouvelle discipline dansée baptisée tuanbo s’impose comme le phénomène viral majeur sur TikTok en Chine. À mi‑chemin entre chorégraphie collective et performance live interactive, cette danse‑spectacle soulève autant d’engouement que de questionnements sociétaux.
Tuanbo : le phénomène viral de danse sur TikTok qui inquiète en Chine

Le « tuanbo » désigne aujourd’hui une forme de danse de groupe qui bouscule les codes de la jeunesse connectée chinoise.
Origine et définition du tuanbo
Le terme « tuanbo » (团播) se traduit littéralement par « diffusion de groupe ». Il s’agit d’un format de live‑streaming collectif mêlant danse, interactivité et monétisation. Selon Numerama, cette danse est « née sur le TikTok chinois après l’interdiction par Pékin de certains télécrochets en septembre 2021 ». Dans ce format, des groupes de cinq à huit danseurs enchainent des chorégraphies en direct sur Douyin (la version chinoise de TikTok), pendant que les spectateurs commentent, votent et envoient des dons numériques.
Ainsi, le tuanbo apparaît comme une nouvelle forme de « danse virale » synchronisée à la logique des réseaux sociaux, et plus particulièrement à celle de TikTok en Chine.
Pourquoi le tuanbo connaît‑il un tel succès ?
Popularité et marché
La rapidité d’extension du tuanbo repose sur plusieurs facteurs. Tout d’abord, il s’inscrit dans le vide laissé par l’arrêt ou la restriction des émissions de télé‑réalité consacrées aux idoles, débuté en Chine après 2021. Ensuite, il répond à la jeunesse connectée qui recherche à la fois divertissement, interactivité et potentiellement un tremplin de visibilité.
En termes de chiffres :
- Le secteur du livestreaming en groupe, dont le tuanbo fait partie, est estimé à 15 milliards de yuans (soit plus d’1,8 milliard d’euros) pour l’année 2025, toujours selon Numerama.
- En 2024, l’ensemble de l’industrie chinoise de la performance online (live streaming et vidéos courtes) avait généré 212,64 milliards de yuans.
- On recense environ 5 000 studios de tuanbo déjà actifs en Chine.
Le tuanbo n’est donc pas juste une tendance de danse : c’est un véritable business dans lequel le geste, la chorégraphie et l’interaction se monétisent.
Attractivité pour la jeunesse
Pour beaucoup de jeunes danseurs en Chine, le tuanbo offre l’espoir d’une visibilité massive, d’un passage à la célébrité, d’un revenu potentiel ou d’un tremplin vers la télévision ou le cinéma. En outre, l’interactivité — les spectateurs peuvent décider en direct du sort des danseurs ou de la suite de la prestation — crée une forme d’engagement qui différencie le tuanbo d’une simple vidéo.
Les mécanismes de la danse tuanbo : déroulé, participants, enjeux
Dans un studio de tuanbo typique, on trouve : un groupe de cinq à huit danseurs entraînés, plusieurs caméras, un animateur ou modérateur, un public sur Douyin qui vote ou donne des « cadeaux numériques », et une équipe technique qui gère l’image et l’audience.
Le déroulé d’un live :
- Début vers 18h ou après, avec musique et chorégraphies synchronisées.
- Les spectateurs envoient des dons ou cadeaux numériques, qui peuvent être personnalisés, et parfois même influencer la suite du show (ex : choix de l’enchaînement, de la soliste).
- L’engagement de l’audience détermine souvent combien gagne le groupe ou le studio. Le studio mesure en temps réel les « vues », le nombre de nouveaux abonnés, le montant des dons.
- Les danseurs répètent parfois plus de 10 heures par jour, avec des performances qui peuvent épuiser physiquement.
L’ensemble dessine un modèle hybride entre spectacle, télé‑réalité et économie du streaming. L’accompagnement technique est devenu pointu : un article rapporte que les opérateurs caméra « manoeuvrent des stabilisateurs de 3,5‑4 kg pendant des semaines », et certains gagnent plus de 20 000 yuans (environ 2 430 euros) par mois, tandis que d’autres débutent à 6 000 (environ 730 euros) yuans. La chorégraphie n’est ainsi qu’une partie visible d’un dispositif marchand complet.
Les dérives, risques et critiques du tuanbo
Usure physique et mentale
Le tuanbo, si viral soit‑il, suscite aussi de fortes critiques. En regardant des vidéos de tuanbo, comme celle relayée en France sur Instagram par le journaliste Thibaud Le Floch et visionnée des millions de fois, on peut constater des danseurs qui pleurent de souffrance, qui font des grimaces de douleur, mais aussi des danseurs dopés et maquillés pour cacher la fatigue...
Conditions de travail et rémunération floue
Dans certains cas, les danseurs ont signé des contrats flous ou sans protection, acceptant des journées de 10 heures pour une rémunération de base de « 8 000 yuans (environ 1 000 euros) », plus les dons éventuels. Les arnaques ou pénalités abusives sont également mentionnées par une agence de presse chinoise : « Une artiste… après 38 jours de travail, sa paie totale s’élevait à seulement 29 yuans (soit 4,04 dollars US) ».
Encadrement réglementaire et contenu problématique
En réaction à certaines dérives (shows trop sexualisés, incitation à donner des montants élevés, manipulation des pourboires), la plateforme Douyin a renforcé ses règles en juillet 2025, en expulsant par exemple 54 guildes pour « répandre du contenu obscène ou proposer des services de courtage aux mineurs », toujours selon l'agence de presse chinoise.
Ce que le phénomène révèle de la jeunesse, des réseaux et de la Chine
Le tuanbo incarne à lui seul plusieurs tendances sociétales :
- Une génération Z chinoise ultra‑connectée, en quête d’affirmation, de visibilité et de revenus nouveaux.
- L’évolution des réseaux sociaux, qui ne se contentent plus de clips courts : ils deviennent scènes interactives où l’audience agit et finance en temps réel.
- Un déplacement de l’industrie du divertissement traditionnel (télécrochets, stars établies) vers un micro‑univers très fragmenté mais globalement lucratif.
- Une Chine qui expérimente le « spectacle 2.0 », mêlant performance, engagement algorithmique et industrie du corps. Le constat n’est pas rassurant, le tuanbo est bien plus qu’une simple « danse virale ». Il apparaît comme le reflet d’une époque, d’un système de consommation, d’une jeunesse en quête d’extra‑muralité et d’un marché qui transforme le geste en monnaie.