Un projet de recherche financé par l’UE (R-Map) examine comment le télétravail influence la fracture entre zones urbaines et rurales en Europe. Bien que 80 % des travailleurs à distance souhaiteraient vivre en zones rurales, la plupart restent encore en ville. Le travail à distance pourrait soutenir le développement régional, mais uniquement si les infrastructures, les politiques et les services locaux s’alignent.
De Bali à Bruxelles: le travail à distance est en train de remodeler les régions d’Europe

Alors que les nomades numériques reconsidèrent leur lieu de vie, les chercheurs examinent si leurs choix peuvent contribuer à combler la fracture entre les zones urbaines et rurales d'Europe. De nouvelles recherches suggèrent que le passage au travail à distance pourrait soutenir les régions rurales, mais uniquement lorsque les infrastructures et les politiques s'alignent.
Mandy Fransz effectuait un travail de bureau à Dublin, de 9h00 à 17h00, au sein d'une grande entreprise technologique américaine, lorsqu'elle a pris une décision qui a bouleversé sa vie. En 2018, cette travailleuse néerlandaise de la tech a quitté son emploi de bureau pour se lancer dans le télétravail en quête d'une meilleure qualité de vie.
Elle s'est rendue à Bali, en Asie du Sud-Est, pendant un mois en tant que nomade numérique. «J'ai commencé à travailler comme consultante indépendante, en fournissant des produits et services numériques à des clients dans le monde entier», se souvient-elle.
De retour à Dublin, elle a résilié son bail pour devenir nomade à temps plein et a rejoint une communauté LinkedIn pour les travailleurs à distance.
Des histoires comme la sienne sont de plus en plus courantes, ce qui soulève des questions sur le lieu où les personnes vivent, travaillent et paient leurs impôts, et sur ce que cela signifie pour les villes et les campagnes.
Ces questions sont examinées par un groupe de chercheurs financé par l'UE
Leur projet de recherche d'une durée de trois ans, appelé R-Map, examine la manière dont les modalités de travail à distance influent sur la fracture entre les zones urbaines et rurales en Europe. Leurs travaux devraient s'achever en janvier 2027.
Essor du travail à distance
Le travail à distance s'est rapidement développé pendant la pandémie de COVID-19. Des milliers de personnes ont demandé à rejoindre le groupe LinkedIn pour les travailleurs à distance que Mandy Fransz aidait alors à mettre en place, rebaptisé Remote Workers Worldwide.
Selon la Banque centrale européenne, la part des salariés travaillant à domicile au moins occasionnellement est passée de 12 % en 2019 à 22 % en 2024. Une enquête de 2024 a révélé qu'environ un tiers des salariés travaillent à domicile plusieurs fois par semaine.
Pour les gouvernements et les autorités régionales, le changement est en train de remodeler le lieu de vie des personnes, la manière dont les services locaux sont utilisés et la répartition équitable du développement entre les zones urbaines et rurales.
«Nous voulons comprendre la signification du travail à distance en Europe et les différences entre les pays», a déclare Stratos Stylianidis, de l'université Aristote de Thessalonique, en Grèce, qui dirige la recherche.
L'équipe a interrogé plus de 20 000 personnes et analysé la manière dont le travail à distance dans les zones urbaines et rurales influence les déséquilibres régionaux.
En collaboration avec des partenaires locaux dans six pays de l'UE, ainsi qu'en Turquie et au Royaume-Uni, les chercheurs dressent un tableau fondé sur des données probantes de la manière dont le travail à distance transforme les sociétés, les économies et l'environnement.
Retour au pays
Depuis des décennies, la population migre vers les villes. Aujourd'hui, de nombreux travailleurs à distance disent qu'ils préféreraient vivre ailleurs.
«Lorsque nous avons demandé aux personnes où elles souhaitaient travailler, 80 % ont choisi les zones rurales ou périurbaines mais, lorsque nous leur avons demandé où elles vivaient réellement, la plupart résidaient toujours en ville», déclare Mandy Fransz, aujourd'hui partisane du travail à distance, entrepreneuse et créatrice de communautés reconnue au niveau international dans la sphère de «l'avenir du travail».
L'écart constaté est au cœur du projet de recherche R-Map. Le travail à distance pourrait soutenir le développement rural et suburbain, mais uniquement si les régions parviennent à attirer et à retenir les travailleurs. Dans le cas contraire, il risque de renforcer les inégalités existantes.
Dans toute l'Europe, les postes entièrement à distance et ceux uniquement au bureau cèdent de plus en plus la place aux formules hybrides. Dans des pays tels que les Pays-Bas, l'Irlande, la Finlande et l'Allemagne, de nombreux salariés travaillent encore à domicile au moins une partie de la semaine.
R-Map examine comment les cadres d'action, les modalités de travail et les infrastructures numériques façonnent ces modèles. Son objectif est de fournir aux décideurs politiques un tableau de bord simple pour tester des scénarios et orienter les investissements.
L'élément central est le modèle R-Map, qui combine des données d'enquête, des indicateurs régionaux et des informations locales pour évaluer les incidences à long terme du travail à distance.
Attirer les travailleurs à distance
Après être devenue une nomade numérique à temps plein, Mandy Fransz a passé deux ans à travailler à distance aux États-Unis, en Colombie, en Croatie et au Portugal.
La Croatie a été l'un des premiers pays de l'UE à introduire des visas pour les nomades numériques, permettant des séjours allant jusqu'à 18 mois avec exonération de l'impôt local sur le revenu. L'Estonie, le Portugal et la Grèce ont depuis introduit des régimes similaires.
Ces initiatives présentent un intérêt particulier pour l'équipe de R-Map car elles illustrent la manière dont les choix opérés par les pouvoirs publics peuvent façonner la géographie du travail à distance.
Le travail à distance pourrait contribuer à lutter contre le déclin rural dans certaines régions d'Europe. Comme le fait remarquer Stratos Stylianidis, la migration vers les villes peut entraîner un isolement croissant des zones rurales.
Cela peut déclencher une spirale négative: la dépopulation dans les villages entraîne la fermeture des entreprises et rend les services publics moins viables. Selon les projections de l'UE, la plupart des régions rurales seront confrontées à un déclin démographique.
Certains considèrent le travail à distance comme un moyen d'inverser cette tendance. L'équipe de R-Map teste cette hypothèse, en examinant dans quels cas il favorise le développement régional et dans quels cas il exacerbe les pressions existantes, telles que l'augmentation des coûts du logement.
L'UE a déjà reconnu ce défi dans son plan d'action accompagnant la vision pour les zones rurales, qui vise à rendre les zones rurales plus fortes, connectées et résilientes d'ici à 2040.
Les aspects pratiques sont toutefois importants si l'on veut que le travail dans les zones rurales soit durable.
«Imaginez que vous vous installiez sur une île méditerranéenne pour le mode de vie», lance Stratos Stylianidis. «Vous devez également prendre en considération des éléments tels que la connectivité internet, la vie sociale, les routes et l'accès aux soins de santé.»
Les chercheurs intègrent donc des facteurs sociaux et environnementaux dans leur analyse, afin de dresser un tableau plus complet des choix impliqués lorsque le travail se fait en ligne.
Des réponses pour les décideurs politiques
L'équipe de R-Map se concentre sur six zones principales: Thessalonique, Istanbul, Milan, Surrey et deux points transfrontaliers entre l'Allemagne et les Pays-Bas et entre l'Autriche et la Suisse.
Ces différents contextes, des grandes villes aux zones périurbaines et aux régions rurales et transfrontalières, permettent aux chercheurs de comparer la manière dont le travail à distance fonctionne dans différentes conditions locales.
«Nous voulons définir des politiques qui puissent à la fois bénéficier aux travailleurs à distance et éclairer l'action future de l'UE», déclare Stratos Stylianidis.
Le tableau de bord R-Map permettra aux autorités d'explorer les scénarios possibles, en testant l'incidence des différentes politiques et des différents investissements.
Les préférences varient considérablement en fonction de l’âge et des étapes de la vie. Les jeunes privilégient souvent les espaces de travail collaboratifs ou les cafés dotés d’un wifi fiable, tandis que les familles recherchent plutôt des logements plus spacieux, des services de garde d’enfants et des écoles. L’accès aux soins de santé est également un facteur clé pour beaucoup.
«En tant que jeune nomade numérique, vous préférez peut-être un espace de travail collaboratif ou un café convivial dans une ville dynamique», déclare Mandy Fransz. «Par la suite, vous apprécierez peut-être d’autres atouts, tels que la proximité de la nature, des structures d’accueil pour les enfants ou une maison plus grande.»
Ses propres choix reflètent ce changement. Elle s’est installée à 45 minutes de Lisbonne, dans une zone suburbaine réputée pour sa beauté naturelle.
«Lorsque nous avons emménagé ici il y a deux ans, il y avait peu de cafés adaptés au travail ou de magasins proposant des produits internationaux», indique-t-elle. «Cela a changé et de plus en plus de commodités apparaissent pour attirer les résidents internationaux.»
Pour l’équipe de R-Map, ces expériences vécues s’inscrivent dans un contexte plus large. À mesure que le travail à distance deviendra plus réglementé, les choix effectués par les travailleurs, les employeurs et les décideurs politiques détermineront s’il réduit l’écart entre les zones urbaines et rurales, ou s’il le creuse davantage.
Cet article a été initialement publié dans Horizon, le magazine de la recherche et de l’innovation de l’Union européenne (en anglais).
Les travaux de recherche évoqués dans cet article ont été financés par le programme Horizon de l’Union européenne.
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