Avec 4% des dépenses militaires mondiales, l’ONU éradiquerait la faim dans le monde

Alors que les dépenses militaires mondiales ont bondi à 2,7 trillions de dollars en 2024, l’ONU dénonce une contradiction flagrante : ces budgets colossaux, en hausse constante, pourraient combler le déficit du financement du développement durable, estimé à 4 trillions par an. Le contraste révèle une priorité inquiétante des États : investir dans la guerre plutôt que dans la paix.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 11 septembre 2025 9h35
Otan Depense Militaire Pays
© NATO
10%10% du budget militaire mondial permettraient à chaque enfant d'être vacciné.

Le 9 septembre 2025, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a présenté le rapport The Security We Need: Rebalancing Military Spending for a Sustainable and Peaceful Future. Le document souligne que les dépenses militaires mondiales, en hausse de 9 % entre 2023 et 2024, atteignent des niveaux sans précédent. Cette croissance détourne des ressources essentielles pour financer les Objectifs de Développement Durable, dont le retard met en péril la sécurité collective. Comme l’a affirmé Guterres, « les dépenses excessives ne garantissent pas la paix, elles l’affaiblissent en alimentant les courses aux armements, en creusant la méfiance et en détournant les ressources des fondations mêmes de la stabilité ».

Une augmentation des dépenses militaires mondiales sans précédent

En 2024, les budgets militaires cumulés se sont élevés à 2,7 trillions de dollars, selon les données du Stockholm International Peace Research Institute reprises par l’ONU. Cette nouvelle augmentation représente la dixième année consécutive de hausse, confirmant une tendance structurelle. Entre 2022 et 2024, leur poids dans le PIB mondial est passé de 2,2 % à 2,5 %. Dans le même temps, la part des dépenses militaires dans les budgets publics a grimpé de 6,6 % à 7,1 %. Autrement dit, les États consacrent une part croissante de leurs ressources aux armes.

La dynamique est planétaire : plus de 100 pays ont augmenté leur budget militaire en 2024. Si les grandes puissances concentrent la majorité des hausses, les pays européens et du Moyen-Orient affichent les progressions les plus rapides. L’Europe a vu ses dépenses de défense passer de 5,9 % à 7,3 % de ses budgets nationaux en deux ans, tandis que le Moyen-Orient est passé de 3,6 % à 4 % du PIB. Pourtant, l’Afrique, qui représente près d’un cinquième de la population mondiale, ne pèse que 1,9 % du total mondial des dépenses militaires, révélant une asymétrie flagrante dans l’allocation des ressources et dans l’exposition aux effets de la militarisation.

Les projections sont alarmantes : si les tendances actuelles se poursuivent, les dépenses militaires atteindront entre 4.700 et 6.600 milliards de dollars d’ici 2035. Au maximum, ce serait 2,5 fois plus qu’en 2024. Ces sommes dépassent largement les besoins estimés pour combler le déficit annuel des Objectifs de Développement Durable, actuellement fixé à 4.000 milliards et susceptible d’atteindre 6.400 milliards d’ici 2030.

Les dépenses militaires apportent beaucoup moins au Monde

Les rapports de l’ONU démontrent que chaque hausse des dépenses militaires se traduit par une perte d’investissements sociaux. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, une augmentation de 1 % des dépenses militaires correspond à une réduction presque équivalente des services de santé publics. Cela signifie moins de médecins, moins d’hôpitaux, et une préparation aux pandémies fragilisée.

Les comparaisons sectorielles sont édifiantes. Un milliard de dollars dépensé dans l’armée crée environ 11 200 emplois. Dans l’éducation, le même milliard en génère 26 700, soit plus du double. Dans la santé, il en crée 17 200, et dans les énergies propres 16 800. Les dépenses civiles ne sont pas seulement plus utiles socialement, mais aussi plus efficaces économiquement.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que de modestes réallocations permettraient de transformer la vie de millions de personnes. L’ONU estime qu’il suffirait de 93 milliards de dollars par an — moins de 4 % des dépenses militaires mondiales — pour éradiquer la faim d’ici 2030. Avec 285 milliards, soit à peine 10 % du budget militaire mondial, chaque enfant pourrait être vacciné. 387 milliards, soit 15 % des dépenses militaires annuelles, couvriraient intégralement les coûts d’adaptation climatique des pays en développement. Enfin, 5.000 milliards suffiraient pour financer douze années de scolarité à tous les enfants des pays à revenu faible et intermédiaire.

L’illusion sécuritaire face au coût de la paix

Les Nations unies insistent sur un constat majeur : davantage d’armes n’entraîne pas nécessairement plus de sécurité. « Nous avons besoin d’une vision nouvelle de la sécurité, centrée sur l’humain et enracinée dans la Charte des Nations unies, une vision qui protège les peuples et pas seulement les frontières », a déclaré Izumi Nakamitsu, Haute Représentante pour le désarmement citée par le communiqué de presse de l’ONU.

Les effets indirects des dépenses militaires sont également préoccupants. D’un point de vue macroéconomique, ces budgets freinent la croissance et accroissent les inégalités. Dans les pays développés, la hausse du financement de l’armée finit par rogner sur les investissements en éducation, en santé et en protection sociale. Dans les pays en développement, elle se traduit par une double peine : la raréfaction des ressources internes et la baisse de l’aide publique au développement, qui a reculé de 7,1 % en 2024, une première depuis cinq ans.

À cela s’ajoute l’impact environnemental. Les armées et leurs industries émettent entre 3,3 % et 7 % des gaz à effet de serre mondiaux. Les opérations militaires et les conflits détruisent des écosystèmes entiers, contaminent les sols et l’eau, et laissent des traces toxiques durables. Ainsi, chaque dollar consacré aux forces armées génère plus du double d’émissions de gaz à effet de serre qu’un dollar investi dans un secteur civil.

Comme l’a résumé Haoliang Xu, administrateur par intérim du PNUD : « Lorsque les vies des populations s’améliorent, lorsque l’accès à l’éducation, à la santé et à la dignité est garanti, les sociétés deviennent plus pacifiques. » L’ONU rappelle donc que la paix durable ne se construit pas par la course aux armements mais par des investissements massifs dans le développement humain et la coopération internationale.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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