Le démantèlement de Fessenheim prendra 22 ans et coûtera 1,4 milliard d’euros

Le démantèlement de la centrale nucléaire de Fessenheim entre dans sa phase active avec un chantier de 22 ans coûtant 1,4 milliard d’euros. Cette opération inédite mobilisera 300 à 400 personnes pour traiter 405 000 tonnes de matériaux.

Ade Costume Droit
By Adélaïde Motte Published on 25 mai 2026 15h30
fessenheim-demantelement-1-4-milliard
Le démantèlement de Fessenheim prendra 22 ans et coûtera 1,4 milliard d’euros - © Economie Matin

Fessenheim : le démantèlement de la centrale nucléaire française s'annonce pharaonique

La centrale nucléaire de Fessenheim, définitivement mise à l'arrêt en 2020, s'apprête à franchir un nouveau seuil dans sa longue histoire. Après cinq années de préparation méticuleuse, EDF vient d'obtenir l'autorisation gouvernementale pour engager la déconstruction complète de cette installation alsacienne — un projet colossal qui mobilisera des moyens humains, techniques et financiers considérables pendant plus de deux décennies. La centrale était définitivement condamnée ; c'est désormais l'heure du grand démontage.

Cette opération de démantèlement, dont le coût est estimé à 1,4 milliard d'euros, constitue un défi technique sans précédent sur le sol français. Pierre-Jean Barret, directeur du site, la qualifie d'« jalon très important » dans l'histoire de l'industrie nucléaire nationale. Construite en 1971 à la frontière franco-allemande et raccordée au réseau en 1977, cette installation a fourni de l'électricité pendant 43 années, soit l'équivalent, selon EDF, de « 30 ans de consommation électrique en Alsace ».

Les premiers réacteurs modernes démantelés : une complexité inédite

Le démantèlement de Fessenheim marque une première en France par son ampleur et sa nature. Contrairement aux précédentes opérations conduites sur d'anciens prototypes, comme la centrale de Chooz A dans les Ardennes, les deux unités alsaciennes sont, selon Johann Maisonneuve, chef du projet de déconstruction, « les premiers réacteurs modernes à être démantelés » en France. Un chantier titanesque qui va prendre 22 ans et coûter 1,4 milliard d'euros, dont les enseignements seront déterminants pour l'avenir du parc nucléaire tricolore.

Les équipes techniques devront gérer quelque 405 000 tonnes de matériaux, dont 95 % ne présentent aucune radioactivité. Les 5 % restants — environ 20 000 tonnes de déchets radioactifs — exigeront un tri rigoureux selon leur nature et leur niveau de contamination. Ces matériaux seront temporairement entreposés dans l'ancienne salle des machines, un vaste hall de 200 mètres de long sur 50 mètres de large, entièrement vidé de ses turbines depuis l'arrêt définitif.

Les premières opérations d'envergure porteront sur l'évacuation des générateurs de vapeur, trois imposants cylindres d'acier de 20 mètres de hauteur. Adrien Picard, chef de projet au sein de Cyclife Engineering, précise que « la première étape va être de les couper », une intervention d'une précision chirurgicale.

Robots et téléopération : la haute technologie au cœur du réacteur

Le chantier mobilisera entre 300 et 400 personnes par an sur ce site de 34 hectares, selon les phases d'intervention. Pour les zones les plus contaminées — au voisinage de la cuve et du cœur du réacteur — « on fera intervenir des robots, des machines téléopérées », précise Adrien Picard, afin de « réduire l'exposition » des salariés à la radioactivité.

Cette approche robotisée s'avère particulièrement indispensable dans la piscine de stockage du combustible usagé. Des engins spécialisés, que l'on pourrait comparer, toutes proportions gardées, aux robots de piscines domestiques, interviendront sous haute pression pour aspirer les dernières traces de radioactivité sur les parois et au fond des alvéoles de stockage.

L'expertise ainsi forgée sur ce site a vocation à devenir une référence pour les démantèlements futurs. EDF se fixe d'ambitieux objectifs de productivité : ramener la durée des opérations à 15 ans et le budget à 500 millions d'euros par réacteur pour les prochains chantiers.

Turbines recyclées et technocentre : la stratégie de valorisation d'EDF

En parallèle des opérations de déconstruction, EDF a d'ores et déjà valorisé 30 millions d'euros d'équipements réutilisables. Les turbines de Fessenheim produisent aujourd'hui de l'électricité dans d'autres installations du parc national, notamment à Dampierre dans le Loiret et à Gravelines dans le Nord, offrant ainsi une seconde vie industrielle à ces composants.

L'énergéticien français envisage par ailleurs d'implanter un technocentre sur une parcelle adjacente au site alsacien. Cette usine de recyclage de métaux très faiblement radioactifs pourrait traiter les déchets issus du démantèlement d'autres installations nucléaires françaises, un projet qui, malgré son intérêt industriel, suscite encore des interrogations dans la région.

2026-2048 : un calendrier minutieusement orchestré sur vingt-deux ans

Le planning de démantèlement court jusqu'en 2048, échéance à laquelle EDF devra restituer un terrain entièrement assaini, prêt à accueillir d'autres activités industrielles. Les grandes phases du chantier s'enchaîneront selon un ordonnancement précis : découpe et évacuation des générateurs de vapeur entre 2026 et 2028, démantèlement des circuits et équipements secondaires de 2029 à 2035, déconstruction de la cuve et du cœur du réacteur de 2036 à 2045, puis assainissement final et remise en état du terrain entre 2046 et 2048.

Les déchets radioactifs seront acheminés vers les centres de stockage de l'Andra, dans l'Aube, tandis que les matériaux conventionnels rejoindront les filières classiques de recyclage industriel.

Une fermeture controversée aux enjeux économiques durables

Il n'est pas inutile de rappeler que la fermeture de cette installation alsacienne relevait davantage d'un calcul politique que d'impératifs techniques ou de sécurité. Cette décision, négociée dans le cadre d'un accord entre François Hollande et les écologistes, a privé le pays d'une centrale encore en pleine capacité productive, après seulement 43 années de fonctionnement. Le modèle EDF, ses forces et ses contradictions, ne peuvent se comprendre sans cet épisode fondateur.

Cette fermeture prématurée interroge d'autant plus que les réacteurs de Fessenheim auraient pu continuer à générer de l'électricité pendant plusieurs décennies supplémentaires. Les investissements substantiels consentis pour leur modernisation récente rendent la décision économiquement discutable — et le coût net du démantèlement, qui pèse aujourd'hui sur la collectivité, ne fait qu'amplifier ce sentiment.

Néanmoins, EDF entend transformer cette contrainte en levier commercial. L'expérience acquise sur ce chantier d'exception doit permettre au groupe de « se positionner sur des marchés de démantèlement à l'étranger », selon les responsables du projet — une ambition qui pourrait partiellement compenser les surcoûts liés à cette fermeture anticipée.

Le démantèlement de Fessenheim constitue ainsi un laboratoire grandeur nature pour l'industrie nucléaire française, dont les enseignements guideront les futures opérations de déconstruction. Un chantier titanesque qui, malgré son coût élevé et les polémiques qui entourent son origine, ouvre de nouvelles perspectives pour l'expertise française dans ce domaine stratégique.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

No comment on «Le démantèlement de Fessenheim prendra 22 ans et coûtera 1,4 milliard d’euros»

Leave a comment

* Required fields