Une plainte coordonnée par le BEUC vise ENGIE, Eni Plenitude, Shell et TotalEnergies pour greenwashing tarifaire. Les consommateurs payent jusqu’à 18€ par mois de surcoût écologique pour du gaz fossile rebaptisé « vert », sans justification scientifique. Les associations réclament remboursement et sanctions.
Greenwashing : quatre énergéticiens épinglés pour surfacturation écologique

Une prime de 15 euros par mois pour du gaz fossile vendu comme « vert » : des millions de foyers français payent ce surcoût depuis des années. Une plainte déposée cette semaine par le BEUC et douze organisations de consommateurs européens dévoile comment ENGIE, Eni Plenitude, Shell et TotalEnergies facturent des majorations injustifiées en habillant leurs produits fossiles d'un vernis écologique trompeur.
Le greenwashing ne relève plus du simple artifice marketing. Il représente désormais un enjeu économique direct pour les ménages, contraints de payer plus cher une électricité ou un gaz dont la prétendue vertu environnementale n'existe que sur papier glacé. En France, la CLCV a déposé lundi une plainte judiciaire devant le tribunal de Nanterre contre ENGIE, tandis qu'une action administrative coordonnée vise la Commission européenne et les autorités nationales. Objectif : obtenir l'arrêt immédiat de ces pratiques, l'imposition d'amendes substantielles et le remboursement des consommateurs lésés.
Les surcharges cachées : jusqu'à 15€/mois pour du gaz fossile rebaptisé « vert »
Les chiffres révélés par l'enquête du BEUC dessinent une mécanique tarifaire implacable. Les énergéticiens ne vendent plus seulement de l'énergie : ils commercialisent une promesse écologique assortie d'un prix premium. Sauf que cette promesse repose sur du vent.
ENGIE : +3€ de taxe mensuelle + 0,75€ à 15€ de prime écologique
Premier mis en cause, le fournisseur français ENGIE facture entre 0,75 et 15 euros mensuels de « prime verte » selon la proportion de gaz vert annoncée dans son offre. À cela s'ajoute une taxe fixe de 3 euros par mois, quel que soit le contrat souscrit. Pour un ménage ayant opté pour la formule « 100% verte », le surcoût grimpe à 18 euros mensuels, soit 216 euros par an. Problème : le gaz livré reste du gaz fossile. La compensation carbone promise par l'entreprise via des projets climatiques ne repose sur aucune base scientifique valide, selon les plaignants.
TotalEnergies et Shell : des majorations discrètes sur le fioul
TotalEnergies applique une stratégie similaire sur son fioul domestique. Son « Bio Premium Thermogreen » affiche un surcoût de 17 euros pour 100 litres par rapport à la version standard. Au Danemark, Shell propose un « Eco Ultra Oil » facturé 7 euros de plus par millier de litres. Ces tarifications premium s'appuient sur des allégations de réduction d'émissions de CO2 ou de compensation carbone, sans jamais mentionner les fuites de méthane générées lors de l'extraction et du transport, pourtant 80 fois plus réchauffantes que le dioxyde de carbone sur vingt ans.
79% des Européens veulent agir pour l'environnement : quand l'intention devient manipulée
Une enquête menée par le BEUC en 2023 révèle que 79% des consommateurs européens déclarent fournir des efforts pour réduire leur empreinte environnementale, notamment dans leur consommation énergétique. Cette aspiration légitime constitue une aubaine commerciale. Les fournisseurs d'énergie l'exploitent en créant des offres « vertes » qui ne le sont que de nom, mais qui permettent de justifier des prix supérieurs auprès d'une clientèle soucieuse du climat. « Les consommateurs sont en attente d'engagements environnementaux des professionnels. Il est inacceptable que ces engagements puissent être trompeurs », dénonce Eric Adachowsky, président de la CLCV.
Les trois rouages du piège tarifaire
Derrière les étiquettes rassurantes se cache un système rodé. Les énergéticiens combinent trois leviers pour facturer plus cher une marchandise identique.
L'allégation mensongère : faire passer du gaz fossile pour de l'énergie propre
Premier procédé : apposer des qualificatifs écologiques sur des produits issus d'hydrocarbures. ENGIE commercialise du gaz fossile sous l'appellation « gaz compensé carbone », laissant croire au consommateur qu'il n'émet aucune pollution. TotalEnergies présente son gaz comme « vert » ou affichant des « émissions de CO2 inférieures » à d'autres combustibles fossiles, créant un « halo de durabilité » autour d'un produit intrinsèquement polluant. Ces pratiques relèvent de la directive européenne sur les pratiques commerciales déloyales, selon les associations plaignantes.
La compensation carbone : un argument d'or pour justifier les prix
Deuxième mécanisme : la compensation. Les énergéticiens affirment investir dans des projets de reforestation ou d'énergies renouvelables pour neutraliser les émissions générées par le gaz ou le fioul vendu. Problème : aucun lien réel n'existe entre ces projets et le produit facturé. Le consommateur paie une prime verte dont l'équivalent ne finance souvent qu'une fraction marginale d'investissements « propres », tandis que l'entreprise continue de développer massivement ses infrastructures fossiles. Cette dissonance entre discours écologique et investissements réels constitue le cœur de l'accusation de greenwashing.
L'omission stratégique : oublier les fuites de méthane pour vendre plus cher
Troisième technique : l'information partielle. En mettant en avant les émissions de CO2 à la combustion, les fournisseurs occultent les fuites de méthane survenant en amont, lors de l'extraction et du transport. Ces fuites représentent pourtant un impact climatique considérable. En ne communiquant qu'une partie du bilan carbone, les entreprises faussent la perception des consommateurs et justifient des tarifs prétendument écologiques sur des bases tronquées.
Calcul du préjudice : combien avez-vous surpayé ?
Pour un ménage français abonné depuis trois ans à une offre « gaz vert » ENGIE facturée 18 euros de plus par mois, la surfacturation atteint 648 euros. Multipliée par les centaines de milliers de contrats concernés, la somme globale pourrait dépasser plusieurs dizaines de millions d'euros rien qu'en France. À l'échelle européenne, où onze pays participent à la plainte, le préjudice financier se compte probablement en centaines de millions.
La stratégie de remboursement que réclame la CLCV
Les associations demandent officiellement le remboursement intégral des primes vertes facturées indûment. « Ces entreprises devraient également rembourser les consommateurs à qui l'on a facturé une prime verte ou à qui l'on a vendu des produits à base de combustibles fossiles sur la base d'allégations trompeuses », martèle Agustín Reyna, directeur général du BEUC. La CLCV, qui a déjà obtenu gain de cause dans d'autres dossiers de pratiques commerciales trompeuses, mise sur une condamnation assortie d'une obligation de dédommagement individuel.
Les précédents : TotalEnergies déjà condamnée à payer
L'histoire se répète. En octobre dernier, le tribunal judiciaire de Paris a condamné TotalEnergies pour pratiques commerciales trompeuses concernant ses publicités vantant la neutralité carbone d'ici 2050. Les ONG Greenpeace France, Les Amis de la Terre et Notre Affaire à Tous avaient démontré l'incompatibilité entre ces promesses et les investissements massifs de l'entreprise dans de nouveaux gisements pétroliers et gaziers. Cette condamnation ouvre la voie à d'autres actions, notamment sur le volet tarifaire désormais attaqué par les associations de consommateurs.
Au-delà des quatre géants visés par la plainte européenne, le BEUC signale que ses membres ont déposé des plaintes parallèles contre des négociants en énergie opérant au niveau national. Le greenwashing constitue un problème structurel du secteur énergétique. En jouant sur les aspirations environnementales des ménages tout en maintenant leurs investissements fossiles, les énergéticiens retardent la transition climatique et aggravent la pression sur le pouvoir d'achat des consommateurs, déjà fragilisés par l'inflation énergétique.
La question posée aux autorités de régulation européennes et nationales devient cruciale : jusqu'où toléreront-elles que les consommateurs financent à leur insu un marketing mensonger ? Les plaintes déposées cette semaine vont tester la volonté politique de protéger réellement les ménages face aux géants de l'énergie. Le verdict déterminera si l'investissement durable reste un slogan marketing ou devient une obligation contrôlable.
