La flambée des cours du gaz en Europe rappelle brutalement le continent à sa vulnérabilité énergétique. Après les frappes israélo-américaines contre l’Iran et la riposte de Téhéran, le blocage du détroit d’Ormuz et l’arrêt partiel des exportations qataries ont déclenché un choc immédiat sur les marchés. Entre tensions géopolitiques, stocks insuffisants et concurrence asiatique, l’Europe redécouvre le prix de sa dépendance aux importations gazières.
Guerre en Iran : le nouveau choc gazier

Un goulet d’étranglement stratégique
Pour l’Europe, le choc gazier est d’abord logistique. Depuis la riposte iranienne aux frappes occidentales, entamées le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz, par où transite environ un cinquième des flux mondiaux d’hydrocarbures, est paralysé. Les Gardiens de la révolution, l’organisation paramilitaire dépendant directement du chef de l’État iranien, ont menacé de « brûler » tout navire tentant de s’y engager. Plusieurs tankers auraient été touchés. Résultat : des dizaines de méthaniers stationnent à l’entrée du passage, sans visibilité sur la reprise du trafic.
Sur les marchés du gaz fossile, la réaction a été immédiate. Le contrat à terme du TTF néerlandais, référence européenne, a bondi de plus de 30 % le 2 mars 2026, dépassant les 59 euros le mégawattheure (MWh), un niveau inédit depuis février 2023.
L’arrêt de la production de gaz naturel liquéfié (GNL) par la compagnie publique qatarie à Ras Laffan, après des attaques de drones, a amplifié la nervosité. Comme le souligne Anne-Sophie Corbeau, chercheuse au Center on Global Energy Policy de Columbia, « quand on regarde le gaz, il y a une infrastructure clé dans tout le Golfe, ce sont les infrastructures d’exportations du Qatar qui sont toutes exactement au même endroit ».
Le Qatar produit environ 100 milliards de mètres cubes par an. Une part significative irrigue l’Europe depuis la réduction des livraisons russes. Dans un marché mondialisé du GNL, toute perturbation majeure agit comme un multiplicateur de volatilité.
L’Europe face à ses fragilités structurelles
Ce nouvel épisode intervient au pire moment pour le continent. Les stocks européens, qui n’étaient remplis qu’à 30 % fin février contre 62 % un an plus tôt, témoignent d’un cycle de reconstitution plus tendu. « Avant même le déclenchement du conflit avec l’Iran, l’Europe était confrontée à une période de réapprovisionnement estivale particulièrement difficile », observe Jonathan Schroer, analyste chez UniCredit.
La situation est d’autant plus délicate que l’Europe n’est plus prioritaire sur le marché mondial. La Chine, le Japon ou la Corée du Sud avaient déjà augmenté leur importation en provenance du Qatar : dans ce contexte, le gel du détroit d’Ormuz « intensifiera la concurrence mondiale pour les flux de GNL restants », ajoute l’analyste. Autrement dit, une guerre d’enchères s’annonce entre acheteurs solvables.
Le souvenir de 2022 plane sur les capitales européennes. À l’époque, la ruée vers le GNL avait fragilisé l’approvisionnement européen, provoquant une flambée des prix alimentée notamment par l’Allemagne, prête à se procurer du gaz à (presque) n’importe quel prix. Thierry Bros, professeur à Sciences Po, prévient : « Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, nous n’avons rien appris. Quand vous n’avez pas de plan B, le moindre problème génère des hausses de prix folles. » Les prix restent certes loin des sommets de plus de 300 euros le mégawattheure (MWh) atteints après l’invasion russe, mais l’élasticité de la demande industrielle demeure faible à court terme. Les secteurs électro-intensifs, de la chimie aux engrais, pourraient à nouveau ajuster leur production.
Rassurer sans nier le risque
À Paris, l’exécutif tente de contenir les anticipations. Le ministre de l’Économie Roland Lescure a évoqué des « incertitudes économiques et financières » à suivre « de très près », tout en assurant qu’il n’y avait « aucun risque d’approvisionnement à court terme en France ni sur le gaz, ni sur l’essence ». Message similaire du côté de la Banque de France : éviter la panique, prévenir les comportements spéculatifs.
Les marchés, eux, semblent parier sur un blocage temporaire. Edoardo Campanella, économiste chez UniCredit, estime que « le régime iranien, qui lutte pour sa survie, a tout intérêt à éviter une escalade des tensions jusqu’à un point qui pourrait lui être fatal ». Selon lui, la Chine, dépendante de cette route maritime, exercerait une pression diplomatique pour empêcher une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz.
Reste l’hypothèse d’un enlisement. Si les 100 milliards de mètres cubes qataris venaient à manquer durablement, l’offre mondiale se contracterait brutalement. « L’offre de GNL va rétrécir, mais on a toujours la même demande derrière. Donc les acheteurs vont être en compétition, désespérés, pour pouvoir s’approprier les volumes qui restent », alerte Anne-Sophie Corbeau. Dans ce scénario, la facture énergétique européenne pourrait repartir à la hausse, alimentant l’inflation importée et compliquant la trajectoire de désinflation engagée par la Banque centrale européenne.
Au-delà de la séquence géopolitique, le signal envoyé par les marchés est limpide : la transition énergétique n’a pas encore affranchi l’Europe de ses vulnérabilités fossiles. Et chaque crise impliquant des fournisseur majeur du continent agit comme un rappel brutal des équilibres précaires sur lesquels repose sa sécurité énergétique.