De l’air des villes à l’eau potable, il devient impossible d’éviter les microplastiques. Des chercheurs financés par l’UE étudient actuellement la manière dont ces minuscules particules interagissent avec notre corps et évaluent leur incidence à long terme sur la santé.
Les scientifiques face à l’urgence de comprendre les risques des microplastiques pour la santé

Les visiteurs du parc Wilhelmina d’Utrecht, durant l’été 2023, ont peut-être été témoins d’un spectacle inhabituel: des volontaires sur des vélos d’appartement, pédalant pour la science.
Les vélos ont été installés dans différentes parties du parc: au centre, à côté d’une route très fréquentée et à un carrefour où les voitures s’arrêtaient et redémarraient constamment. L’objectif était d’observer comment le corps réagit à la pollution.
Après l’effort, les chercheurs ont analysé le sang des cyclistes, à la recherche de modifications des globules blancs liées à l’exposition à de minuscules particules de plastique dans l’air.
Ces particules, connues sous le nom de microplastiques, sont aujourd’hui présentes presque partout. Les pneus en libèrent lorsque les véhicules se déplacent, les matériaux synthétiques se décomposent au fil du temps et les plastiques persistent dans l’environnement bien après leur mise au rebut.
L’étude néerlandaise a montré que le fait de respirer de l’air pollué contenant ces particules pouvait affecter temporairement le système immunitaire. Les volontaires étant tous en bonne santé, ils se sont rétablis rapidement, mais les conclusions soulèvent une question plus importante: que se passe-t-il après des années d’exposition répétée?
«Nous savons que nous y sommes constamment exposés», déclare Raymond Pieters, immunotoxicologue à l’université d’Utrecht. «Ce que nous ne savons pas encore, c’est ce que cela signifie à long terme.»
Comprendre les incidences sur la santé
Raymond Pieters a mené un projet de recherche d’une durée de quatre ans financé par l’UE, appelé POLYRISK, qui s’est achevé en septembre 2025. En collaboration avec un réseau de laboratoires européens, son équipe s’est donné pour objectif de mieux comprendre comment les microplastiques et les nanoplastiques (MNP) pénètrent dans l’organisme, à quel degré nous y sommes exposés, et si et comment ils affectent le système immunitaire au fil du temps.
L’ampleur du problème donne à réfléchir. Chaque année, on estime que l’équivalent de 200 à 600 piscines olympiques de microplastiques est rejeté dans l’environnement. Ils ont été détectés dans les océans, dans l’eau potable et même dans l’air que nous respirons.
En réponse, les décideurs politiques redoublent d’efforts pour s’attaquer au problème à la source, en ciblant à la fois les microplastiques ajoutés intentionnellement et ceux créés à mesure que les plastiques se dégradent. L’objectif est de réduire la pollution de 30 % d’ici à 2030 dans le cadre d’une action plus large visant à protéger la santé et l’environnement.
Exposition chronique
Bien que nous ne comprenions pas encore pleinement dans quelle mesure les MNP peuvent causer des problèmes de santé, nous savons que nous y sommes constamment exposés.
«Nous y sommes exposés à travers les denrées alimentaires que nous consommons, l’eau que nous buvons et l’air que nous respirons», explique Alba Hernández, chercheuse en toxicologie à l’université autonome de Barcelone, en Espagne. «Mais nous ne savons toujours pas quelle est la voie la plus importante ou la plus néfaste.»
Alba Hernández a mené un projet de recherche européen parallèle appelé PLASTICHEAL, qui a examiné l’incidence des plastiques présents dans l’organisme sur la santé humaine.
En exposant les cellules aux MNP et en mettant au point de nouveaux moyens de les détecter dans les échantillons humains, son équipe a découvert des signes précoces d’inflammation, de lésions de l’ADN et d’autres formes de stress cellulaire. Il ne s’agit pas de maladies en soi, mais de signes avant-coureurs.
Une théorie suggère qu’une exposition répétée pourrait déclencher une inflammation de faible intensité dans l’organisme, de petits «foyers» qui s’accumulent au fil du temps et qui sont susceptibles de contribuer à une maladie chronique ou de se transformer en une maladie telle que le cancer.
Dans le même temps, la détection des plus petites particules reste un défi majeur. Certaines sont des centaines de fois plus fines qu’un cheveu humain et ne sont pas visibles au microscope standard, ce qui les rend difficiles à détecter tant dans l’environnement que dans l’organisme.
L’effet «cheval de Troie»
Les microplastiques peuvent également présenter un risque plus indirect. Au fil du temps, leur surface devient plus rugueuse et plus susceptible de capter des toxines environnementales telles que des polluants liés au trafic, des métaux lourds, voire des bactéries et des virus.
«Ils attirent facilement les substances de leur environnement», déclare Alba Hernandez. «Ainsi, lorsque vous inhalez ou ingérez ces particules, vous absorbez également toutes ces autres substances.»
Les scientifiques appellent cela l’effet «cheval de Troie». Dans ce cas, la particule de plastique agit comme un vecteur, transportant des substances potentiellement nocives dans le corps.
L’ampleur exacte de cet effet reste encore à déterminer. Les chercheurs ne savent toujours pas quelle quantité de plastique est généralement absorbée par l’organisme humain, quels types sont les plus nocifs, ni comment différents contaminants interagissent une fois à l’intérieur du corps.
Les chercheurs ont également découvert qu’une fois à l’intérieur de l’organisme, les plus petites particules peuvent être absorbées par des cellules immunitaires appelées macrophages, ce qui signifie littéralement «gros mangeurs». Ces cellules dévorent et décomposent normalement les substances nocives, mais les plastiques ne sont pas faciles à digérer.
«Les macrophages peuvent les absorber, mais ils ne peuvent pas les décomposer», indique Raymond Pieters. «Les particules peuvent également être absorbées et déplacées dans l’organisme et nous ne connaissons pas les effets.» Certaines études suggèrent qu’elles peuvent s’accumuler dans des tissus tels que le foie, les reins ou la graisse.
Effort concerté
Pour répondre à ces questions, l’UE a financé cinq projets de recherche distincts, qui travaillent en parallèle et collaborent dans le cadre du pôle européen de recherche pour comprendre les effets des microplastiques et des nanoplastiques sur la santé (CUSP).
Chaque projet du CUSP se concentre sur une étape différente de la trajectoire. Ensemble, ils donnent une image plus complète, de l’exposition à l’incidence, de la manière dont ces particules invisibles peuvent affecter la santé humaine au fil du temps.
Alors que les travaux d’Alba Hernández étaient principalement axés sur la détection des plastiques dans l’organisme et l’évaluation de leurs effets sur la santé, d’autres équipes se concentrent sur des questions de santé plus spécifiques. L’une d’elles examine si les microplastiques pourraient jouer un rôle dans les maladies allergiques, tandis qu’une autre examine la manière dont l’exposition pendant la grossesse et l’enfance pourrait affecter le développement.
Coordonnée par Optimat, un cabinet de conseil britannique spécialisé dans la recherche, l’équipe de recherche de PlasticsFatE a réuni 28 partenaires issus de 11 pays européens afin d’étudier le comportement des particules de plastique dans l’organisme, en suivant leur déplacement à travers les organes, ce qu’elles transportent et la manière dont elles pourraient s’accumuler au fil du temps.
Les chercheurs de PlasticsFatE ont mis au point des modèles de laboratoire qui imitent des organes humains tels que les poumons et l’intestin, ce qui leur permet d’étudier le comportement des particules sans recourir à l’expérimentation sur des êtres humains.
«Nous avons construit des cultures tissulaires pour imiter ce qui se passerait dans la réalité», explique Mark Morrison, qui a coordonné l’étude.
Leurs conclusions suggèrent que certaines particules de plastique peuvent traverser la barrière intestinale et pénétrer dans la circulation sanguine, atteignant éventuellement d’autres organes.
Pour la plupart des adultes en bonne santé, les données actuelles suggèrent qu’une exposition à faible dose est peu susceptible de causer des dommages immédiats. Toutefois, les scientifiques restent préoccupés par les effets à long terme, en particulier pour les groupes plus vulnérables.
Les personnes atteintes d’affections telles que les maladies inflammatoires de l’intestin, par exemple, peuvent être plus sensibles. Chez ces individus, la barrière intestinale est moins efficace et peut permettre aux particules de passer plus facilement dans la circulation sanguine.
Un problème de mesure
L’un des plus grands défis consiste simplement à déterminer la quantité de plastique à laquelle nous sommes exposés.
«Nous ne disposons toujours pas d’outils fiables pour mesurer les concentrations dans l’environnement, dans notre alimentation ou dans notre corps», déclare Alba Hernández. «Cela rend l’évaluation des risques très difficile.»
La grande variété des plastiques rend le problème encore plus complexe. Différents types, tels que le polyéthylène, le polypropylène et le polystyrène, se comportent différemment, et les additifs utilisés pour colorer ou renforcer les plastiques peuvent avoir leurs propres effets sur la santé.
Certains chercheurs pensent que les particules de plastique pourraient être moins nocives que les substances qu’elles transportent.
«Ce ne sont pas seulement les particules elles-mêmes», indique Mark Morrison. «C’est ce qu’elles transportent. Elles peuvent agir comme une bande transporteuse pour d’autres produits chimiques.»
Agir dans un contexte d’incertitude
Ces conclusions suscitent un intérêt croissant, y compris au sein de l’industrie, les entreprises anticipant une réglementation future. Dans le même temps, les efforts internationaux visant à lutter contre la pollution par les plastiques se poursuivent.
Les négociations sur un traité mondial sur les matières plastiques se sont enlisées en 2025, même si des organisations telles que le programme des Nations unies pour l’environnement et la commission Lancet sur les matières plastiques et la santé ont averti que la pollution par les plastiques devenait une préoccupation croissante pour la santé.
Afin de réunir ces volets, les chercheurs du CUSP ont élaboré une feuille de route pour la phase suivante. Publiée en 2025, elle met en évidence les plus grandes lacunes dans les connaissances, qu’il s’agisse de la quantité de plastique à laquelle nous sommes exposés ou du comportement des plus petites particules dans l’organisme, et définit des priorités pour la recherche future.
Un message ressort clairement: l’incertitude ne devrait pas être une raison de retarder l’action.
Même en l’absence de réponses définitives, les scientifiques du CUSP affirment qu’une réduction de notre exposition aux microplastiques pourrait contribuer à limiter les risques potentiels par la suite.
«Nous disposons déjà de suffisamment d’informations pour nous inquiéter», affirme Alba Hernández. «Nous ne devrions pas attendre d’avoir toutes les réponses. Nous devons agir maintenant.»
Cet article a été initialement publié dans Horizon, le magazine de la recherche et de l’innovation de l’Union européenne (en anglais).
Les travaux de recherche évoqués dans cet article ont été financés par le programme Horizon de l’Union européenne.
* Pour en savoir plus sur les deux autres projets du CUSP (AURORA et IMPTOX) et sur l’origine du pôle, nous vous invitons à consulter l’article de 2022 intitulé «We eat and inhale thousands of bits of plastic every year. Now what?» (en anglais uniquement).
Pour en savoir plus
- POLYRISK (CORDIS)
- Site internet du projet POLYRISK
- PlasticsFatE (CORDIS)
- Site internet du projet PlasticsFatE
- PLASTICHEAL (CORDIS)
- Site internet du projet PLASTICHEAL
- AURORA (CORDIS)
- Site internet du projet AURORA
- IMPTOX (CORDIS)
- Site internet du projet IMPTOX
- CUSP — le pôle européen de recherche pour comprendre les effets des microplastiques et des nanoplastiques (MNP) sur la santé
- Pôle européen de recherche CUSP
- Action de l’UE dans le domaine des microplastiques
- La stratégie de l’Union sur les matières plastiques
