Manger ou étudier : la réalité cachée de la vie étudiante en France

On a longtemps répété aux jeunes qu’en France, “si tu travailles bien à l’école, tu t’en sortiras”. Comment y croire quand, pour beaucoup d’étudiant·es, la vraie question n’est plus “que vais-je faire plus tard ?” mais “est-ce que je mange ce soir ou est-ce que je paie mon loyer ?”. Bienvenue dans la méritocratie… à découvert.

Florian Rippert
By Florian Rippert Published on 24 février 2026 5h30
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Manger ou étudier : la réalité cachée de la vie étudiante en France - © Economie Matin
20%Environ 20% des étudiants vivent sous le seuil de pauvreté en France.

Cette fracture ne date pas d’hier, mais la crise du Covid-19 l’a rendue impossible à ignorer. Quand les campus ont fermé, une partie de la jeunesse a perdu du jour au lendemain son job en caisse, en restauration, en événementiel : avant la pandémie, environ 40 % des étudiant·es avaient une activité rémunérée ; parmi ceux qui travaillaient, 36 % ont dû interrompre leur emploi et 21 % le réduire pendant le premier confinement (OVE, 2021). Les rapports publics ont documenté l’explosion des distributions alimentaires et la part croissante d’étudiant·es parmi les bénéficiaires (Insee–DREES, 2021 ; HCFEA, 2024). On a vu ces rangées de jeunes patientant des heures pour un colis de pâtes. Les caméras sont reparties, pas la précarité.

Quand la faim s’invite dans l’amphi

Aujourd’hui, la question n’est pas de savoir si la précarité étudiante existe, mais à quel point elle s’est normalisée. Les chiffres sont brutaux : 89 % des étudiant·es accompagné·es par StudHelp déclarent avoir déjà sauté des repas pour des raisons financières, et dans 96,2 % des cas, leur reste à vivre après loyer et charges est inférieur à 500 € (Observatoire StudHelp 2025). En 2024, plus d’un tiers des étudiant·es disent sauter des repas par manque d’argent (IFOP, 2024).

Mais la précarité ne se limite pas à l’assiette. Dans notre étude, 91,4 % des étudiant·es déclarent n’avoir que rarement accès à une alimentation équilibrée, 93 % renoncent régulièrement à des vêtements ou des produits d’hygiène de base et 83,1 % se sentent isolé·es. Plus de 80 % risquent de passer les fêtes de fin d’année seuls, et 73 % en ont déjà fait l’expérience au moins une fois. Quand on est censé construire son avenir et qu’on affronte seul les fins de mois, les fêtes et parfois même les examens, ce n’est plus seulement un problème de budget : c’est une blessure démocratique.

Une génération prise en étau

À cette insécurité matérielle s’ajoute une crise de la santé mentale. Le premier Baromètre national de la santé mentale des étudiants, réalisé par Ipsos-BVA pour teale et l’IÉSEG, dresse un constat net : moins d’un étudiant sur deux se considère en bonne santé mentale, près de 60 % présentent une suspicion de détresse psychologique et 38 % envisagent d’arrêter leurs études en raison de leur mal-être.

Autrement dit : l’ascenseur social ne tombe pas seulement en panne parce qu’il coûte trop cher à emprunter. Il s’enraye aussi parce que beaucoup n’ont plus l’énergie psychique d’y monter. Les soirées à sauter des repas, les nuits à cumuler job étudiant et révisions, l’angoisse du logement et du découvert finissent par s’inscrire dans les corps et les esprits. Sans action structurelle sur les causes de la précarité, on demande à une génération de “tenir bon” sur un sol qui s’effrite sous ses pieds.

Quand l’État décroche, les citoyens prennent le relais

Face à cette réalité, un constat s’impose : ce ne sont pas les politiques publiques qui ont changé, ce sont les citoyen·nes qui ont bougé. Là où l’État laisse perdurer une situation indigne, des familles, des actifs, des retraités, des étudiant·es eux-mêmes se mobilisent pour que d’autres jeunes puissent manger et ne pas rester seuls. Là où l’on aurait attendu une stratégie nationale contre la précarité étudiante, la réponse vient d’abord du peuple lui-même. 

Mais cette solidarité ne peut pas, à elle seule, réparer un modèle qui laisse autant de jeunes au bord de la route. Parce que le rêve républicain ne se résume pas à des discours sur “l’égalité des chances” dans les préambules de réformes, il faut choisir d’agir (politiquement, collectivement et individuellement) pour que plus aucun jeune n’ait à trancher entre manger et étudier. C’est à cette condition que la République pourra regarder sa jeunesse dans les yeux.

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