Lors du Congrès de Vienne qui s’est tenu entre septembre 1814 et juin 1815, à la suite de la chute de Napoléon 1er, Talleyrand, le « diable boiteux », avait su s’inviter à la table des négociations. Il s’agissait du découpage par ses vainqueurs de l’Empire français. Ils n’avaient pourtant pas souhaité que la France y participe. « Adopter le bon temps, les bonnes manières et le bon maintien » avançait alors ce négociateur chevronné, comme seules armes.
Négociations de paix : Talleyrand, reviens stp !

Aujourd’hui, l’Europe risque d’être exclue des négociations de paix sur l’Ukraine, ni Poutine, ni Trump ne souhaitant la voir s’y impliquer. Pourtant, elle est la première concernée par les modalités de fin de guerre.
Pour sortir de cette impasse, il conviendrait de remettre au goût du jour quelques-unes des règles suivies par Talleyrand. Se mettre à la place de la partie adverse, respecter son adversaire et avoir une vision réaliste de la situation, comptent parmi les plus importantes.
Or, il apparaît que l’Europe ne respecte aucune d’elles dans les préliminaires aux négociations devant clore le conflit ukrainien.
En premier lieu, celui de la situation, il faut hélas constater que la Russie gagne sur le terrain. C’est un vainqueur, partiel, un vainqueur laborieux mais un vainqueur quand même. On ne peut lui retirer par la force les territoires qu’elle a conquis. Et on ne voit pas comment ni pourquoi Poutine se retirerait et restituerait des territoires qu’il a annexés, alors qu’il est en train d’y fortifier ses positions. Par conséquent la possession de ces territoires fait partie non pas de la négociation, mais de la situation. Leur revendication peut éventuellement constituer une position de départ, mais aucunement revêtir une quelconque espérance de gain.
De manière similaire, le temps travaille pour Poutine, car sa conquête partielle et laborieuse se poursuit, lentement et sûrement. Depuis la contre-offensive ukrainienne de mi-2023, il n’est pas de jour où les Russes n’ont globalement avancé sur le front des quatre oblasts qu’ils revendiquent. Les dispositifs de soutien à la résistance ukrainienne que privilégie l’Occident à défaut de risquer l’envoi direct de troupes, soit les sanctions économiques et la fourniture d’armements, ne sont pas de nature à inverser ce mouvement, seulement à le ralentir.
Et ce n’est pas le lancement d’un nouveau train de sanctions, ni un nouveau saut technologique dans les armes livrées qui changera la donne. Ce ne fut jamais le cas par le passé, ce le sera encore moins aujourd’hui, alors que la supériorité numérique des forces russes engagées sur le front s’est considérablement accrue.
Or, dans la mesure où le temps travaille pour lui, Poutine ressent moins que ses adversaires l’urgence à se mettre à la table des négociations. C’est donc à ces derniers de lui en donner l’envie, en présentant une offre de départ suffisamment attractive. Ce n’est pas une démission, c’est une stratégie obligée pour éviter le pire. Car, à trop tarder, une revendication d’aujourd’hui risque de faire partie de la situation de demain, et du coup sortir du cadre des négociations.
Mettons-nous maintenant un instant dans la peau de Poutine. Qu’importe pour l’exercice qu’il ait des visées expansionnistes au-delà de l’Ukraine ou pas. On ne peut lui refuser le motif, même si ce n’est pas nécessairement le seul, d’avoir envahi l’Ukraine pour empêcher l’implantation dans ce pays de l’OTAN, bras armé de l’Occident. Kennedy n’a pas agi autrement, dira-t-il, quand des missiles russes implantés à Cuba menaçaient son pays. On ne peut également lui refuser de considérer que l’OTAN est un dispositif offensif, et non spécifiquement défensif. Un dispositif qui d’année en année s’étend vers l’est jusqu’à toucher ses frontières prend nécessairement de son point de vue un caractère offensif. Sans parler des interventions passées dans les Balkans, en Irak ou en Afghanistan.
La mise en place de troupes occidentales « tampon », même à vocation défensive, ne peut dans l’esprit de Poutine qu’être considéré comme une simple variation de l’OTAN offensif. Leur présence vaudrait donc alliance de l’OTAN avec l’Ukraine.
Aussi, la demande, compréhensible, d’implantation de « troupes de la paix européennes » doit là encore être prise comme une position d’entrée en négociation, non brandie comme une ligne rouge, un deal breaker.
Enfin, quelle utilité de traiter Poutine, comme l’a fait Emmanuel Macron, d’« ogre » et de « prédateur qui ne veut que la guerre » alors qu’on sait qu’il va falloir composer avec lui ? Imagine-t-on un instant que Talleyrand aurait pu s’imposer à Vienne, s’il s’était conduit ainsi avec l’empereur de Russie, Metternich ou le Roi d’Angleterre ?
Poutine, ayant l’avantage du terrain, a la main dans le processus de négociation et décidera in fine de son ouverture. L’Europe n’a pas d’autre choix, pour l’y inciter, que de laisser entrevoir que les deal breakers russes (cessions des territoires et neutralité de l’Ukraine) ne seront globalement pas mis en cause. A fortiori s’il l’on souhaite faire partie de ce processus alors qu’on n’y est pas invité.
Ensuite tout sera affaire de tenue et de négociation : un sérieux art of the deal sera alors nécessaire.
