Pour la BCE, il n’y a pas de déflation en Europe… C’est faux et c’est encore plus grave

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Par Charles Sannat Modifié le 29 novembre 2022 à 10h11

Cela faisait quelques jours que je voulais revenir sur cette notion de déflation. En effet, lors de sa dernière conférence de presse concernant la conjoncture et la politique de la BCE de la semaine dernière, son gouverneur, Mario Draghi à une question d’un des journalistes présents qui demandait « l’Europe est-elle en déflation » avait répondu « non, l’Europe n’est pas en déflation, la hausse des prix se poursuit » !

Cette réponse, qui a semblé convenir à tous les journalistes, à tous les analystes financiers, à tous les investisseurs, est totalement fausse, erronée et je pense que Mario Draghi le sait pertinemment mais qu’il passe outre la vérité et la réalité comme c’est le cas de tous nos dirigeants depuis le début de cette crise en 2007.

La déflation c’est quoi ?

La déflation c’est l’exact contraire de l’inflation… Vous me direz, nous voilà bien avancés avec une telle explication ! Rassurez-vous, je ne vais pas vous laisser au milieu du gué ! Reprenons donc pour ceux qui n’auraient pas eu la chance d’avoir des cours d’économie (et en plus avec un bon prof) !

On peut définir l’inflation de deux façons un peu différentes à savoir que c’est « l’augmentation généralisée du niveau des prix », en clair tous les prix montent, montent, montent, plus ou moins vite soit dit en passant, soit on peut voir l’inflation comme étant l’érosion du pouvoir d’achat de votre monnaie, puisqu’il faut de plus en plus de la même monnaie pour acquérir la même chose !

La déflation c’est le phénomène exactement opposé ! C’est donc la baisse généralisée du niveau des prix ou, si on regarde la monnaie, l’appréciation du pouvoir d’achat de votre monnaie dans la mesure où comme les prix baissent, avec la même quantité de monnaie vous achetez de plus en plus la même chose ! C’est l’inverse de l’inflation !

Quels phénomènes constate-t-on en Europe ?

Mario Draghi dit : comme les prix montent (ce qui est vrai) alors par définition, il ne peut pas y avoir de déflation puisqu’il y a une inflation. C’est une vision purement scolaire de la réalité économique que nous traversons et je considère que nous devons avoir une vision pragmatique mais aussi innovante de l’économie actuelle si nous voulons la comprendre.

C’est dans cet esprit que j’avais écrit un papier il y a quelques mois pour partager avec vous un nouveau concept que j’avais appelé « indéflation », à savoir que nous sommes à la fois dans une période de réelle inflation mais aussi de déflation et que contrairement à la théorie économique actuellement en vigueur, nous avions pour la première fois la coexistence de ces deux phénomènes dans nos économies occidentales et en particulier en Europe mais c’est également le cas au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Nous connaissons actuellement une période de taux d’intérêt bas, d’argent peu cher et un environnement de liquidités abondantes ! En clair, nous avons beaucoup de monnaie disponible. C’est donc là un phénomène très inflationniste et d’ailleurs nous constatons que cette inflation monétaire, cet excès de monnaie va s’investir dans les actions dont le niveau est plus élevé qu’avant crise alors que les perspectives économiques sont beaucoup moins bonnes.

Nous constatons que ces liquidités vont s’investir sur les marchés des matières premières comme l’énergie puisque le pétrole reste à des niveaux très élevés.

Nous constatons que les investisseurs adorent investir dans des entreprises qui ont un « pricing power », c’est-à-dire un « pouvoir sur les prix » en français, et qui sont capables d’imposer des hausses tarifaires quel que soit le contexte économique ou presque. C’est par exemple le cas d’Apple avec ces aïe-bidule que tout le monde s’arrache uniquement par effet de mode même si c’est deux fois plus cher qu’un produit autre de qualité sensiblement équivalente !

Bref, vous voyez bien que certains « prix » augmentent et qu’en augmentant, ils jouent évidemment sur l’inflation qui reste très faible et très mesurée (comme l’a d’ailleurs indiqué Mario Draghi) mais elle reste positive.


Les facteurs déflationnistes sont tout aussi réels et nombreux !

Je vous disais un peu plus haut que la définition de la déflation c’était la baisse des prix ou l’appréciation de la monnaie… au choix ! Dans la période économique que nous traversons, cette définition de l’inflation n’est à mon sens plus valable. Pourquoi ?

Parce que la déflation ne se fait pas par les prix mais par les baisses de salaires ! Si vous regardez ce qui se passe dans les pays du Sud de l’Europe comme en Espagne, au Portugal, en Italie et je n’ose même pas parler de la Grèce et de Chypre, vous voyez, et c’est incontestable, que les salaires des fonctionnaires sont baissés ! Les retraites sont diminuées ! En Espagne, en 2013, le salaire moyen des gens qui travaillent s’est réduit de 8 % en moyenne, ce qui est considérable, les salariés préférant accepter une baisse de salaire plutôt que de se retrouver licenciés à un moment où il n’y a plus de travail.
En Grèce, le taux de chômage des jeunes de moins de 24 ans est désormais de presque 62 % !! À ce niveau, nous ferions mieux de compter les travailleurs plutôt que les chômeurs puisqu’une écrasante majorité n’a tout simplement pas de travail !

Or dans la théorie économique classique, la déflation a cela de grave que lorsque tous les prix baissent, au bout du compte cela entraîne une baisse proportionnelle de votre PIB, de vos rentrées fiscales, etc., en période de déflation tout baisse !

Aujourd’hui, dans les pays d’Europe du Sud, le PIB ne baisse pas parce que les prix baissent mais parce que les salaires baissent et donc les rentrées fiscales baissent aussi, les magasins ferment, les entreprises font faillite ! Et ce sont exactement les mêmes conséquences dans une période déflationniste classique.

Les effroyables conséquences sociales et humaines de cette politique « indéflationnistes »

Il faut bien comprendre l’effet redoutable de la période actuelle. Pour éviter la déflation classique, les autorités monétaires injectent des quantités impressionnantes de nouvelle monnaie afin de stimuler le système et créer artificiellement de l’inflation bien réelle pour certains prix, comme l’énergie ou l’alimentaire, qui augmentent chaque année.

Mais parallèlement, et c’est particulièrement le cas en Europe, pour retrouver de la compétitivité les pays européens sont tous engagés dans une course folle à la dévaluation compétitive par les coûts et les salaires puisqu’avec l’euro toute dévaluation monétaire nous est impossible pour ne pas dire interdite !
Nous baissons donc de façon autoritaire les salaires comme la Grèce le montre le mieux.

Résulat de cette politique, les peuples, les citoyens, les gens, vous et moi, nous sommes pris en étau entre des prix qui montent et des salaires qui au mieux stagnent et qui au pire, en fonction des pays, reculent plus ou moins fortement. En France, le pouvoir d’achat est en baisse ce qui est logique. Les charges, les impôts et les prix augmentent mais les salaires ne suivent pas. En Espagne, en Italie, en Grèce, au Portugal, etc., la situation est encore plus grave puisque là-bas les salaires baissent très fortement et les prix restent très élevés.


Les inconvénients de l’inflation et de la déflation !

Nous commençons à bien percevoir les effets délétères et parfaitement prévisibles (relisez mon papier en annexe sur l’indéflation) de la politique monétaire désastreuse menée actuellement par nos élites.

D’un côté, nous avons les inconvénients d’une inflation relativement forte liée à la surabondance de création monétaire et de liquidités dans le système économique.

De l’autre côté, nous avons également les inconvénients d’une politique déflationniste via les salaires et les coûts qui conduisent à une diminution très importante des salaires, donc des revenus des ménages, aggravée par une politique d’ajustement non pas par une dévaluation monétaire mais par une augmentation élevée du chômage.

Lorsque les prix montent et que les salaires baissent, la conséquence immédiate est bien évidemment l’appauvrissement des masses et des peuples dans des proportions presque jamais vues.

Si nous laissions faire le système économique, les salaires baisseraient mais également les prix, ce qui ferait certes baisser le PIB mais… nettement moins le pouvoir d’achat des gens.

Nous avons donc de l’inflation et de la déflation et n’en déplaise à Mario Draghi c’est une très mauvaise nouvelle que même une sortie de l’euro ne réglerait pas, dans la mesure où ce phénomène a aussi lieu aux USA et au Royaume-Uni. Pourquoi ? Parce que dans un monde ouvert et sans droit de douane, les Chinois à 150 euros par mois sont largement plus compétitifs qu’un occidental à 2 000 dollars, euros, ou livres sterling !

Pour rétablir notre compétitivité, il n’y a que deux solutions, et vous pouvez éliminer la solution monétaire vu l’écart de coût salariaux en l’espèce. Soit vous rétablissez les frontières et une forme de protectionnisme, soit vous faites diminuer de force nos coûts de production donc nos salaires. C’est évidemment le chemin emprunté puisque nos grandes élites politiques et économiques ont élevé la mondialisation et l’euro au rang de religion.

Nous allons donc tous être ruinés et c’est inéluctable. C’est la raison pour laquelle vous devez véritablement vous préparer à être résilients et les plus autonomes possible. Et si traditionnellement l’or baisse dans les périodes dites déflationnistes puisque la monnaie s’apprécie, l’histoire nous prouvera qu’en période indéflationniste l’or sera un refuge puisque nous avons bien une érosion monétaire d’une part et surtout d’autre part une insolvabilité généralisée des acteurs (États, banques, ménages, entreprises, etc.).
Restez à l’écoute

À demain… si vous le voulez-bien !!

AuCOFFRE.com

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Charles SANNAT est diplômé de l'Ecole Supérieure du Commerce Extérieur et du Centre d'Etudes Diplomatiques et Stratégiques. Il commence sa carrière en 1997 dans le secteur des nouvelles technologies comme consultant puis Manager au sein du Groupe Altran - Pôle Technologies de l’Information-(secteur banque/assurance). Il rejoint en 2006 BNP Paribas comme chargé d'affaires et intègre la Direction de la Recherche Economique d'AuCoffre.com en 2011.Il rédige quotidiennement Insolentiae, son nouveau blog disponible à l'adresse http://insolentiae.com Il enseigne l'économie dans plusieurs écoles de commerce parisiennes et écrit régulièrement des articles sur l'actualité économique.