Economie : quand les intérêts particuliers prennent le pas sur le reste

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Par Jacques Bichot Publié le 16 novembre 2015 à 5h00
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5,6 millionsLa France comptait 5,6 millions de fonctionnaires en 2013.

Quand nous voulons vendre un logement ou un terrain qui nous appartient, le plus souvent nous mandatons un ou plusieurs agents immobiliers pour chercher des acheteurs potentiels, leur faire visiter le bien, et en obtenir un prix convenable. L’agent doit théoriquement servir les intérêts de son mandataire (ici, le vendeur), mais son propre intérêt peut être différent : vendre rapidement, fut-ce à un prix moins élevé, peut par exemple lui permettre de faire davantage d’affaires et d’empocher ainsi davantage de commissions.

La relation entre mandants (dans cet exemple, les vendeurs) et mandataires (les agents immobiliers) est appelée « relation d’agence ». Son étude fait l’objet d’une branche de l’économie, la théorie de l’agence. Celle-ci a beaucoup été mise à contribution pour les relations entre les actionnaires d’une entreprise et ses dirigeants salariés, dont l’actualité nous donne un bel exemple : quand le ministre de l’économie, au nom de l’État français, important actionnaire de Renault, rappelle que « Carlos Ghosn est PDG, pas actionnaire » et qu’il doit œuvrer – notamment dans l’organisation des relations entre Renault et Nissan – de façon à lui donner satisfaction, il souligne la sujétion théorique du mandataire (ou « agent ») au mandant (dit aussi « principal ») en une circonstance où l’agent n’a pas les mêmes objectifs que l’un des mandants.

Il existe des multitudes de relations d’agence, et nous ne mettons pas assez à profit ce que les économistes nous disent de cette relation pour mieux comprendre des problèmes concrets et importants. Nous en prendrons ici trois exemples : les relations respectivement entre les électeurs et les élus, entre les leaders syndicaux et les salariés, entre les organisations patronales et les entreprises.

Dans de nombreuses démocraties, des citoyens sont très mécontents de leurs élus. Certes, tous les chefs d’État ne suscitent pas autant d’insatisfaction que François Hollande, mais il arrive même à ceux d’entre eux qui jouissent d’une solide popularité, comme Angela Merkel, de mécontenter fortement leurs mandants : les Allemands n’avaient majoritairement pas mandaté leur chancelière pour ouvrir en grand les frontières à des flots d’immigrants tels que ceux qui arrivent actuellement, et ils essayent de le lui faire comprendre. La relation d’agence entre les peuples et leurs dirigeants est difficile car les élus ont des préoccupations très différentes de celles des électeurs.

Les directions des syndicats, en tant qu’agents des salariés, sont dans une relation tout aussi délicate avec leurs « principaux », particulièrement en France, car la loi leur donne le pouvoir de décider pour tous les salariés, par exemple en concluant avec les organisations patronales des accords nationaux interprofessionnels ou de branche, alors que très peu de salariés sont syndiqués. Les dispositions législatives et réglementaires donnent beaucoup de pouvoir à des organisations qui ne sont guère représentatives parce que le législateur ne s’est pas préoccupé d’organiser correctement cette relation d’agence. Les intérêts des salariés sont souvent sacrifiés par des apparatchiks syndicaux surtout soucieux de faire prévaloir des positions idéologiques et d’occuper la scène médiatique.

Les organisations patronales sont aussi souvent décalées par rapport aux intérêts de leurs mandants – les entreprises. Par exemple, celles-ci auraient intérêt à ce que les cotisations patronales soient absorbées par les cotisations salariales, de façon à ce que le salaire brut (objet du contrat de travail) soit enfin le vrai prix du travail. Mais les apparatchiks patronaux sont davantage intéressés par la négociation périodique des cotisations patronales avec les pouvoirs publics que par une simplification qui laisserait directement aux chefs d’entreprises la responsabilité de leurs coûts salariaux. Grâce à l’existence des cotisations patronales, le MEDEF est indispensable comme interlocuteur des pouvoirs publics dans un secteur de plus ; il a donc intérêt à ce qu’elles perdurent. Quand il faut opter entre plus de pouvoir en direct pour les chefs d’entreprises ou plus de pouvoir pour les organisations patronales, le choix de ces dernières est vite fait.

L’économie, en s’efforçant de trouver quels sont les véritables motivations et objectifs des acteurs, donne une leçon de réalisme. Ce n’est pas parce que théoriquement les élus sont au service des citoyens, les syndicats au service des salariés et les organisations patronales au service des entreprises, qu’il en va ainsi dans la réalité. Tout agent est tenté de ne servir son « principal » que dans la mesure où il en tire lui-même profit. L’enfer est dit-on pavé de bonnes intentions ; il est également peuplé de mandataires qui font passer leurs objectifs et intérêts avant ceux de leurs mandants.

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Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres, de "La retraite en liberté" au Cherche Midi et de "Cure de jouvence pour la Sécu" aux éditions L'Harmattan.

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