Peut-on vivre sans croissance ?

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Par Jacques Bichot Modifié le 29 novembre 2022 à 10h09

L'annonce par l'INSEE d'une croissance nulle en France pour le second trimestre 2014 comme pour le premier fait l'effet d'une douche froide. Le Président de la République, rompant avec son habituel optimisme de commande, a reconnu que les choses se passaient moins bien qu'il ne l'escomptait. Nos engagements européens en matière de déficit public pour les années 2014 et 2015, que Bruxelles ne prenait déjà pas très au sérieux, apparaissent maintenant comme destinés à n'être, une fois de plus, pas tenus. Que faire ?

Certes, le PIB ne fait pas le bonheur, mais quand même, la croissance a bien des avantages. En son absence, qui compte tenu de l'augmentation de la population signifie une diminution du revenu par tête, la France et la plupart des pays européens auront du mal à dégager les ressources nécessaires pour faire face aux défis des décennies à venir : vieillissement de la population, tarissement des ressources énergétiques classiques et de certaines matières premières, immigration massive de personnes peu adaptables aux modes de vie occidentaux, conflits en tous genres, incertitudes relatives aux évolutions climatiques, menaces sur la sécurité informatique et la sécurité ordinaire, etc.. Par exemple, la France, et plus encore les autres pays européens, ont diminué leur potentiel militaire dans des proportions dangereuses : comment inverser le mouvement s'il faut encore et toujours, faute de croissance, réduire les dépenses de l'État ?

Il conviendrait, face à une telle situation, de trancher dans le vif : abandonner tous les projets et la plupart des réformes récentes qui constituent des obstacles à la croissance au profit de réalisations qui devraient la booster.

Par exemple, est-ce le bon moment pour enquiquiner les entreprises avec la mise en place de comptes de pénibilité, dont chacun sait qu'ils vont constituer une usine à gaz augmentant les frais administratifs ? Il existe des dispositifs de prise en charge de l'invalidité pour ceux qui en ont réellement besoin : par égard pour la croissance, restons-en là !

Idem pour l'interdiction, sauf exception, pesant sur les contrats de travail de moins de 24 heures hebdomadaires. Cela oblige à des négociations longues et compliquées, autant d'énergie et de temps perdus par ceux qui pourraient créer des emplois. Lâchons-leur les baskets !

Idem pour la décision de créer une taxe transport sur les entreprises établies en milieu non urbain au profit des TER (via les régions) : ayons le courage de reconnaître ce que coûtent les transports en commun, et de laisser la SNCF fixer ses tarifs à un niveau lui permettant de se passer de subventions. Et pour faire bonne mesure, abolissons par étapes toutes les taxes destinées aux transports collectifs urbains, en évoluant là aussi vers la vérité des prix.

De même, renonçons à un certain nombre de dispositions récentes dans le domaine judiciaire et pénitentiaire, qui réduisent encore l'efficacité déjà dramatiquement insuffisante des tribunaux et de la police. Les officiers de police judiciaire ont autre chose à faire qu'à gratter du papier en se demandant s'ils n'ont pas oublié un minuscule point de procédure, ce qui réduirait à néant des dizaines d'heures de travail destiné à découvrir et "pincer" les délinquants.

En revanche, redonnons un ballon d'oxygène à nos forces armées, auxquelles on demande de se déployer un peu partout à travers le monde avec un matériel dont une partie importante est hors d'âge. Fabriquer les équipements, régler l'insupportable dysfonctionnement du logiciel Louvois qui assure la paie de nos soldats, voilà qui créerait du travail utile !

Renonçons au projet stupide de réduction de notre parc de centrales nucléaires, projet dispendieux qui laisse penser que l'on veut systématiquement casser ce qui en France marche bien. En revanche, investissons dans la recherche relative à l'énergie du futur – je ne suis pas compétent pour dire ce qu'il faut privilégier en la matière, pile à hydrogène ou méthanisation des déchets ou quoi ou quoi, mais ces compétences existent dans notre pays.

Tapons sur la table à Bruxelles pour que les règles européennes en matière d'immigration, et particulièrement d'immigration clandestine et de droit d'asile, cessent de pomper l'énergie de nos services au détriment des efforts à réaliser en matière d'accueil et d'insertion, en particulier professionnelle. Nous croulons sous les dispositions juridiques en théorie généreuses qui se traduisent dans les faits par des masses énormes de dépenses inutiles, qui font trainer les procédures et qui maintiennent les arrivants dans l'oisiveté, alors qu'il faudrait s'occuper d'eux positivement pour qu'ils trouvent du travail. Charles Aznavour a préconisé dans Le Figaro de donner à certains réfugiés de quoi faire revivre des villages quasiment à l'abandon dans nos zones rurales : voilà le genre d'idées constructives qui doivent être illico étudiées et, très probablement, mises en œuvre assez rapidement.

Bref, débarrassons-nous du plus grand nombre possible de ces carcans bureaucratiques qui stérilisent les efforts et ôtent l'envie d'agir, d'entreprendre. Que les pouvoirs publics arrêtent de perdre leur temps en palabres avec des syndicats qui ne représentent pas grand monde, et qu'ils agissent avec détermination lorsqu'il faut sauver la vie d'une entreprise menacée par un mouvement mortifère de maintien des privilèges. N'en avons pas assez de voir des entrepreneurs méridionaux envoyer leurs exportations embarquer à Rotterdam parce que le port de Marseille est neutralisé par des tueurs d'activité ? Lutte-t-on contre le chômage en laissant des nantis syndicalisés tuer la SNCM ? Ne ferait-on pas mieux de sauver ALTIA, fabricant des célèbres caddies, qui faute de trésorerie ne peut pas produire ce qui lui est commandé, au lieu d'engloutir des centaines de millions dans les gabegies de la dite SNCM ?

On pourrait continuer à multiplier les exemples, mais il est temps de formuler une ligne de conduite générale : nous devons choisir la vérité des prix en renonçant à la plupart des subventions ; et nous devons desserrer aussi vite que possible tous les écrous présents dans la législation et la règlementation, y compris communautaires, et dans nos traditions, qui bloquent l'activité. Ce sont en effet ces subventions, ces précautions et ces interdictions ou obligations apparemment pleines de bonnes intentions mais décourageantes qui constituent l'obstacle principal sur lequel nous pouvons agir, en l'absence d'argent dans les caisses, pour sortir de la stagnation et du sous-emploi.

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Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres, de "La retraite en liberté" au Cherche Midi et de "Cure de jouvence pour la Sécu" aux éditions L'Harmattan.

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