Depuis 2026, des sociétés de téléexpertise optique permettent aux opticiens de délivrer des prescriptions en quelques heures, sans contact direct avec un ophtalmologiste. Les données de l’assureur Alan révèlent que ces services se concentrent dans les grandes métropoles, contredisant l’argument d’accès aux soins dans les déserts médicaux. Un modèle économique qui redistribue la chaîne de valeur du secteur ophtalmologique et suscite la mobilisation du Snof.
Un nouveau modèle économique des opticiens transforme l’ophtalmologie

Depuis 2026, des entreprises de téléexpertise optique exploitent un vide réglementaire pour fournir des prescriptions de lunettes en quelques heures. Cependant, selon les données de l'assureur complémentaire Alan, ces services se concentrent dans les grandes villes plutôt que dans les déserts médicaux. Ce modèle commercial remet en question son propre argument de justification et bouleverse la chaîne de valeur du secteur ophtalmologique.
Concentration urbaine de la téléexpertise optique
L'analyse des données de facturation d'Alan révèle que la majorité des prescriptions via téléexpertise optique concerne les patients des grandes métropoles françaises comme Paris, Lyon, Marseille et Toulouse, où l'offre ophtalmologique est déjà abondante. Les ophtalmologues critiquent cette pratique qui prétend résoudre un problème d'accès aux soins tout en ciblant les régions où ce problème n'existe pas.
Le processus est simple : un patient se rend chez un opticien partenaire, qui effectue un examen visuel et transmet les résultats à distance. Une prescription est ensuite signée par un médecin ophtalmologiste en quelques heures, sans contact direct avec le patient. Ce modèle économique séduit une clientèle urbaine grâce à sa rapidité et sa commodité.
Les sociétés de téléexpertise justifient leur activité par les délais d'attente pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologiste, parfois de plusieurs mois dans certaines régions rurales. Cependant, les données d'Alan montrent que le service est surtout utilisé par les habitants des métropoles, là où les cabinets d'ophtalmologie sont accessibles bien que saturés.
Le Dr Vincent Dedes, président du Syndicat national des médecins ophtalmologistes (Snof), appelle à un encadrement clair de la téléexpertise pour garantir sa sécurité et son développement. Le Snof dénonce l'utilisation de l'argument des déserts médicaux pour développer un marché urbain lucratif.
Impact sur la chaîne de valeur ophtalmologique
Les opticiens partenaires deviennent des prescripteurs de fait, réalisant l'examen visuel, vendant l'équipement optique et recevant probablement une commission pour la téléexpertise. Ce modèle transforme le magasin d'optique en point de contact médical sans que l'opticien ne prenne formellement la responsabilité de la prescription, brouillant ainsi les frontières professionnelles.
Pour les enseignes d'optique, ce modèle est financièrement intéressant. Une prescription rapide fidélise le client et accélère l'achat, sans besoin d'attendre une ordonnance. Cependant, cette approche repose sur une délégation médicale contestée.
Pour les ophtalmologues, ce modèle représente une double menace : il capte une partie de la patientèle qui aurait consulté en cabinet et dégrade l'image de la profession en réduisant l'acte médical à une validation administrative. Le Snof s'inquiète des pratiques qui pourraient ignorer les exigences médicales essentielles à la sécurité des patients.
Les médecins interrogés par BFM TV soulignent l'absence de contact direct qui empêche la détection précoce de pathologies graves. La prescription devient un produit standardisé, éloigné de la relation médecin-patient.
Les assurances complémentaires, telles qu'Alan, Malakoff Humanis et Harmonie Mutuelle, remboursent ces prescriptions comme celles émises en cabinet, finançant ainsi indirectement un modèle qu'elles n'ont pas validé. L'État et l'Assurance maladie n'ont pas encore pris de position claire, laissant les acteurs privés gérer seuls cette question.
La loi « fraude » de juin 2026 et ses implications
En juin 2026, une loi « fraude » a été adoptée, imposant une communication directe entre le médecin et le patient pour toute prescription. Ce qui remet en question le fonctionnement actuel de la téléexpertise optique. Cependant, les modalités d'application de cette loi restent floues.
Les autorités sanitaires hésitent entre encadrer ces pratiques pour éviter les dérives et ne pas freiner le développement de la télémédecine. La loi est en place, mais son interprétation fait l'objet de négociations entre les ministères concernés et les représentants professionnels.
Si la loi est appliquée strictement, les sociétés de téléexpertise devront instaurer une communication directe, par exemple via visioconférence, entre le patient et l'ophtalmologiste. Ce changement pourrait alourdir le processus, allonger les délais et réduire l'avantage concurrentiel actuel. Reste à voir si les acteurs intégreront la visioconférence ou si le modèle s'effondrera par manque de rentabilité.
Les mois à venir détermineront si la téléexpertise optique évolue vers un service régulé et sécurisé ou si elle restera un phénomène commercial temporaire dans l'histoire de la santé digitale en France.