L’OTAN renonce à l’E-7 de Boeing et rebat ses cartes AWACS

L’OTAN a officiellement abandonné l’achat des avions radar Boeing E-7 Wedgetail, pourtant destinés à remplacer les emblématiques E-3A Sentry d’ici 2035. Cette décision marque un tournant stratégique majeur et ouvre la voie à des alternatives européennes, alors que les enjeux capacitaires et budgétaires s’intensifient au sein de l’Alliance.

Ade Costume Droit
By Adélaïde Motte Published on 14 novembre 2025 11h00
Otan Pourquoi Lalliance Renonce Aux Avions Radar Boeing E-7 Wedgetail
© OTAN

Le 13 novembre 2025, l’OTAN a confirmé qu’elle renonçait à l’acquisition de six Boeing E-7 Wedgetail, un programme annoncé deux ans plus tôt et censé devenir l’épine dorsale de la surveillance aérienne de l’Alliance. Cette volte-face intervient après le retrait des États-Unis, qui a bouleversé l’équilibre stratégique et financier d’un projet pourtant présenté comme indispensable, alors que le renouvellement des capacités est urgent.

Un retrait américain qui fait tout basculer

La renonciation de l’OTAN à Boeing découle avant tout du retrait américain du programme. En se retirant, Washington a fait s’effondrer l’architecture politique et financière du projet. Sans la participation des États-Unis, la masse critique de financement disparaît et la cohérence doctrinale vacille, puisque les AWACS de l’OTAN reposent depuis quarante ans sur une structuration transatlantique.

Dans le même temps, le retrait américain a également remis en cause l’interopérabilité attendue, l’E-7 de Boeing étant dérivé des standards déjà employés par l’US Air Force. L’Alliance ne pouvait plus justifier un investissement majeur dans une plateforme dont le premier contributeur ne voulait plus. Cette dépendance structurelle à l’engagement américain a rendu le virage inévitable, même si le besoin opérationnel reste urgent.

Des inquiétudes sur les coûts et la survivabilité

Outre le retrait américain, plusieurs alliés ont alerté sur les risques de surcoûts de Boeing. La question de la survivabilité en environnement contesté a également pesé lourd : l’E-7, bien que moderne, demeure une plateforme dérivée d’un avion commercial, donc plus vulnérable face aux défenses aériennes avancées.

Par ailleurs, les Pays-Bas — membre clé du groupe d’acquisition — ont confirmé que le retrait des États-Unis avait conduit plusieurs États partenaires à renoncer conjointement. Selon le ministère néerlandais de la Défense, cette décision « supprime l’option E-7 » et impose de « revoir le calendrier de remplacement » des capacités AWACS. Ce réalignement stratégique oblige désormais l’OTAN à reconstruire une feuille de route opérationnelle et industrielle plus cohérente à l’échelle européenne.

Pourquoi l’E-7 devait remplacer les E-3A Sentry

L’E-7 Wedgetail devait remplacer les Boeing E-3A Sentry, introduits au début des années 1980. L’OTAN planifiait d’acquérir six appareils pour assurer la continuité de ses missions de détection, de commandement et de contrôle. Le programme visait précisément 6 appareils. Ces avions AWACS détectent les menaces aériennes à longue distance, coordonnent les opérations et assurent un tableau de situation en temps réel, un maillon indispensable dans la défense aérienne intégrée de l’Alliance.

Le remplacement devenait urgent car les E-3A approchent de leur limite opérationnelle. L’OTAN doit disposer d’une capacité de nouvelle génération d’ici 2035. Toutefois, malgré ce besoin impérieux, l’E-7 n’offrait plus l’équation politico-opérationnelle attendue. L’abandon du projet marque donc un arrêt brutal dans un dossier suivi de près par les industriels et les militaires, un arrêt qui oblige l’Alliance à reconfigurer toute son approche du commandement aérien.

Les alternatives : un virage vers l’Europe ?

L’abandon du Wedgetail ouvre désormais la porte à plusieurs alternatives. Le système GlobalEye de Saab apparaît comme l’option la plus crédible. Construit sur une plateforme Global 6000, cet avion de surveillance combine radar AESA longue portée, capteurs multi-spectraux et autonomie renforcée. Surtout, il offre une survivabilité supérieure grâce à une signature plus faible et à une altitude de mission plus élevée.

Certains États européens militent pour un développement industriel commun, afin de réduire la dépendance envers les programmes américains. Comme le rappelle Gijs Tuinman, secrétaire d’État néerlandais, « l’objectif reste de disposer d’avions alternatifs, plus silencieux, opérationnels d’ici 2035. » Cette phrase résume parfaitement le cap désormais fixé : trouver des solutions capables d’assurer à la fois souveraineté, interopérabilité et continuité opérationnelle.

Enfin, l’Europe pourrait décider d’un programme commun de nouvelle génération, s’inspirant des initiatives en cours dans d’autres domaines aéronautiques. Toutefois, tant que l’Alliance n’aura pas arrêté son choix, la transition reste incertaine et les arbitrages à venir seront décisifs pour l’équilibre industriel du continent.

Un dossier technique devenu hautement politique

La renonciation à Boeing dépasse la simple question d’un avion radar : c’est un dossier stratégique majeur, révélateur des recompositions géopolitiques en cours. La surveillance aérienne constitue un pilier de la posture de dissuasion de l’OTAN, et le remplacement des AWACS était considéré comme un impératif absolu. Pourtant, la décision américaine a suffi à stopper un programme entier, illustrant la dépendance structurelle de l’Alliance vis-à-vis de Washington. Cet épisode pose ainsi la question, récurrente mais toujours brûlante, de l’autonomie capacitaire européenne.

Le retrait américain, combiné aux inquiétudes budgétaires et techniques, a transformé un programme industriel structurant en un cas d’école de vulnérabilité stratégique. Plusieurs États plaident désormais pour une approche plus équilibrée, visant à sécuriser ces capacités critiques sans dépendre exclusivement de décisions politiques extérieures. Pour eux, l’abandon de l’E-7 n’est pas un revers, mais l’occasion d’engager une remise à plat plus ambitieuse.

Une transition délicate jusqu’en 2035

Le calendrier reste serré : l’OTAN doit conserver une capacité AWACS fiable jusqu’en 2035, date à laquelle une nouvelle génération devra être opérationnelle. Cette contrainte temporelle impose désormais une double urgence : prolonger les E-3A sans recourir aux E-7 tout en finançant et en industrialisant une solution de remplacement.

Les États membres doivent donc arbitrer rapidement. Le maintien de la flotte actuelle nécessite des investissements lourds, alors que l’émergence d’une alternative crédible demande une volonté politique forte et une coopération industrielle pérenne.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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