Passer du SaaS au SaaS

Le modèle SaaS traditionnel perd sa raison d’être économique face à trois failles majeures : la perte de différenciation, la démocratisation du sur-mesure via l’IA générative, et le changement d’attentes des DSI. Un nouveau modèle émerge : les entreprises de service deviennent des maîtres d’œuvre, livrant des ouvrages logiciels sur cahier des charges avec garantie et maintenance, comme dans le BTP.

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By Grégoire Leclercq Published on 7 août 2026 4h30
Gestion Saas Commerciale Facture
@shutter - © Economie Matin

Le 9 février dernier, en quarante-huit heures, 285 milliards de dollars se sont évaporés des valorisations boursières des éditeurs de logiciels mondiaux. Jefferies a baptisé l'épisode « SaaSpocalypse ». Salesforce, Adobe, ServiceNow, SAP : personne n'a été épargné. Ce n'était pas un accident de marché. C'était un diagnostic.

Ce diagnostic, je le formule ainsi : le Software as a Service, tel qu'on l'a connu depuis vingt ans, est en train de perdre sa raison d'être économique. Et ce n'est pas l'IA agentique qui va lui succéder au premier chef, c'est un modèle beaucoup plus ancien, qu'on croyait dépassé, et qui revient par la fenêtre : le service. Sauf qu'il revient sous une forme nouvelle, capable de livrer du logiciel comme on livre un bâtiment, une route, une infrastructure, un chantier, avec un cahier des charges, une réception des travaux, et une garantie.

D'où le titre de cette tribune. Le sigle ne change pas, son sens s'inverse. Dans le Software as a Service, le logiciel est le produit et le service n'est qu'une modalité de livraison, on loue un outil générique par abonnement. Dans le Service as a Software, c'est l'inverse : le service redevient le produit, et le logiciel n'est plus que le matériau avec lequel ce service conçoit, livre et garantit un ouvrage sur mesure. Passer du SaaS au SaaS, c'est passer d'un modèle où l'on paie l'accès à un outil à un modèle où l'on paie la livraison garantie d'un ouvrage.

Le constat : le SaaS s'essouffle de l'intérieur

Trois failles se sont ouvertes en même temps sous le modèle SaaS.

La perte de valeur perçue. Après une décennie de levées de fonds et de croissance à tout prix, l'essentiel des suites SaaS horizontales se ressemble : même ergonomie, mêmes fonctionnalités, mêmes promesses d'IA génériquement plaquées sur l'existant. La différenciation s'est émoussée, et avec elle le consentement à payer un abonnement mensuel pour un outil qu'on ne distingue plus vraiment d'un autre.

La disparition de la barrière à l'entrée du sur-mesure. C'est le vrai séisme. Pendant vingt ans, l'argument commercial numéro un du SaaS tenait en une phrase : « développer vous-même coûterait bien plus cher que nous payer ». Cet argument s'effondre. Le vibe coding, coder en langage naturel, assisté par des IA génératives qui écrivent, testent et déploient le code, permet aujourd'hui à des équipes non techniques de construire en quelques semaines des outils métier qu'il fallait auparavant confier à une équipe de développeurs pendant des mois. Les projections sectorielles évoquent une majorité du code produit assistée par l'IA d'ici la fin de l'année, et une part croissante des applications d'entreprise construites en dehors des directions informatiques elles-mêmes. Le calcul « build vs buy » s'inverse à des seuils de plus en plus bas.

La bascule du rapport de force côté acheteur. Les DSI ne veulent plus de grandes suites génériques figées dans un contrat pluriannuel : ils veulent des réponses mesurables, rapides, quantifiables en retour sur investissement. Le SaaS générique, qui vivait de la rente de l'abonnement automatique, perd son évidence.

La tension : construire soi-même ne suffit pas, et l'ancien modèle de service non plus

On pourrait croire que la messe est dite : le sur-mesure assisté par l'IA remplace l'abonnement, chacun devient son propre éditeur. C'est faux, pour une raison simple : écrire du code n'a jamais été le vrai coût du logiciel. Le vrai coût, c'est ce qui vient après, l'hébergement fiable, la sécurité, la maintenance, la mise à jour des dépendances, la conformité, la continuité quand la personne qui a « vibe-codé » l'outil change de poste. Un outil interne bricolé en quelques jours devient vite ce que les Anglo-Saxons résument par la formule « free as a puppy », littéralement « gratuit comme un chiot » : peu coûteux à l'adoption, très coûteux à nourrir et à entretenir toute sa vie durant.

Mais l'ancien modèle de service ne suffit pas non plus à combler ce vide. Les chiffres 2026 du secteur numérique français sont sans appel : les ESN renouent péniblement avec la croissance, sous tension sur les marges, pendant que les DSI ferment la porte aux missions longues et personnalisées à base de jours-homme. Les prestataires qui continuent de vendre du temps de développeur sans valeur ajoutée reculent. Ceux qui montent en gamme sur l'IA et la donnée voient au contraire leurs tarifs journaliers progresser de 15 à 20 % en deux ans. Le marché envoie un signal d'une netteté rare : ni la rente de l'abonnement, ni la facturation au jour-homme ne survivent telles quelles.

La solution : un service qui livre du logiciel comme on livre un ouvrage

Ce qui émerge à la place, c'est un troisième modèle, et c'est là que je vois, sincèrement, un nouvel âge d'or pour le business de service. Pas le retour de l'ancienne ESN qui facturait du temps de cerveau disponible. L'émergence d'une entreprise de service qui se comporte comme un maître d'œuvre du BTP : on lui commande un ouvrage logiciel sur cahier des charges, elle le construit, en s'appuyant sur l'IA générative pour aller vite et réduire les coûts de production, elle le livre à une date et un niveau de qualité définis à l'avance, elle en assure la réception, puis elle en garantit l'exploitation et la maintenance dans la durée, exactement comme un constructeur reste responsable d'un bâtiment après sa livraison ou qu'un concessionnaire d'autoroute en assure l'entretien pendant des décennies. Et comme éditeur le fait sur sa gamme de logiciels, mais avec un modèle économique différent.

Ce déplacement change la nature du contrat. On ne paie plus un droit d'accès mensuel à un outil générique qu'on n'a pas choisi de concevoir. On commande un ouvrage sur-mesure, dont on connaît le périmètre, le prix, le délai et la garantie, et l'IA sert de levier de productivité au prestataire, exactement comme les nouvelles techniques de préfabrication ou les engins de chantier ont permis au BTP de construire plus vite sans changer la nature de son métier : concevoir, livrer, garantir.

Pour notre écosystème, l'édition logicielle verticale, l'expertise comptable, les métiers réglementés, l'implication n'est pas théorique. Elle se décline très concrètement.

Un cabinet qui vibe-code en un week-end un tableau de suivi de trésorerie multi-clients tient une belle démonstration. Il n'a en revanche pas résolu la question de la licence à vie ni de l'abonnement perpétuel : il lui faut un partenaire qui reprenne l'outil, en garantisse la robustesse et le maintienne dans le temps. Un DAF qui bricole avec une IA générative un extracteur de relevés bancaires pour préparer ses rapprochements se retrouve démuni le jour où un établissement change son format d'export, ou où le collaborateur qui a écrit l'outil quitte l'entreprise sans laisser de documentation. Un cabinet qui construit lui-même un portail de dépôt de pièces pour ses clients devra tôt ou tard le raccorder aux plateformes agréées de facturation électronique, respecter le secret professionnel et le RGPD, mettre à jour les barèmes et taux à chaque loi de finances, autant d'exigences qu'un outil vibe-codé un week-end ne tient pas dans la durée, quel que soit le talent de celui qui l'a écrit.

C'est exactement l'espace que doit occuper le service de nouvelle génération dans notre secteur : ne plus vendre l'accès à un logiciel générique, ni des jours de développement au compteur, mais concevoir, livrer et garantir dans la durée, conformité réglementaire comprise, l'ouvrage logiciel sur lequel un cabinet ou une entreprise construit sa production. Avec la même rigueur contractuelle que pour un bâtiment ou une infrastructure : cahier des charges, réception, garantie, exploitation.

A l'heure où produire du code devient facile, livrer, garantir et maintenir un ouvrage reste, lui, un vrai métier. Ceux qui sauront répondre à la deuxième partie de cette chaîne de valeur construiront le nouvel âge d'or de la digitalisation.

Gregoire Leclercq 800x533

Directeur Général de MyUnisoft Grégoire Leclercq, 38 ans, (Saint Cyr, master en Droit Pénal, MBA d’HEC Paris) a rempli diverses fonctions de commandement au sein d’une unité de Gendarmerie de Montagne avant de rejoindre le monde civil comme directeur de la relation client chez EBP Informatique en 2010, puis Directeur général délégué en 2018. Engagé dans la défense du travail indépendant, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, il est également membre du board de plusieurs startups dans le monde IT. 

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