Malgré des budgets en forte hausse et des salaires attractifs, l’industrie française de la défense connaît d’importantes difficultés de recrutement. Les entreprises cherchent des ingénieurs, des techniciens ou des experts en cybersécurité, mais beaucoup de candidats hésitent à franchir le pas, faute d’intérêt ou par méconnaissance du secteur.
Recrutement dans la défense : des milliers d’emplois, mais peu de volontaires

Un secteur en plein boom, mais en panne de candidats
Depuis quelques années, la défense est l’un des rares domaines industriels où le recrutement explose. Sous l’effet des tensions géopolitiques et des besoins de modernisation, les dépenses militaires européennes ont bondi de plus de 30 % entre 2021 et 2024 selon l’Agence européenne de défense. En France, cette dynamique se traduit par une avalanche d’offres d’emploi : ingénieurs systèmes, techniciens de maintenance, spécialistes en électronique ou en intelligence artificielle sont aujourd’hui très recherchés.
Mais le paradoxe est frappant : 20 % des candidats refusent de travailler dans la défense, selon une étude PageGroup publiée en octobre 2025. Ce chiffre illustre un désintérêt persistant pour une industrie souvent perçue comme fermée, peu flexible, ou éloignée des aspirations des jeunes diplômés. « Le marché du recrutement dans la défense est aujourd’hui aussi tendu que celui de la pharma en sortie de crise Covid », explique Caroline Bernadat, de Page Personnel. Les entreprises se retrouvent donc à rivaliser d’ingéniosité pour séduire les talents, avec des hausses de salaires et des campagnes de communication ciblées.
De bons salaires et des métiers d’avenir
Contrairement à certaines idées reçues, les emplois dans la défense sont loin d’être précaires ou mal rémunérés. Les salaires moyens y dépassent souvent ceux d’autres industries techniques : un ingénieur cybersécurité peut espérer entre 45 000 et 80 000 euros par an, un ingénieur en intelligence artificielle jusqu’à 90 000 euros, et un technicien de maintenance autour de 40 000 euros. Ces postes, souvent très qualifiés, offrent aussi des perspectives d’évolution rapide, notamment vers l’aéronautique, l’énergie ou le spatial.
Pourtant, le secteur souffre d’un déficit d’image. Beaucoup de jeunes estiment que travailler dans la défense revient à s’éloigner de métiers « à impact » ou de domaines plus en phase avec les enjeux environnementaux. Les femmes, en particulier, privilégient des secteurs comme la santé ou l’agroalimentaire. Les recruteurs le savent : « Les meilleurs profils choisissent leurs employeurs », constate encore Caroline Bernadat, soulignant la nécessité de repenser l’attractivité de la filière pour améliorer le recrutement.
Le ministère des Armées en première ligne
Face à cette situation, l’État tente de donner l’exemple. Le ministère des Armées s’est fixé un objectif de recrutement de 40 000 personnes en 2024, civiles et militaires confondus. L’effort est considérable, mais les difficultés logistiques demeurent : manque de logements, retards administratifs ou lenteur des paiements — parfois jusqu’à 70 jours pour certains réservistes. Ces obstacles freinent les ambitions de la loi de programmation militaire, qui prévoit 80 000 réservistes d’ici 2030, contre 45 000 actuellement.
Le problème de recrutement est autant humain qu’organisationnel : les carrières militaires ou para-militaires exigent stabilité et rigueur, quand les jeunes actifs privilégient désormais la flexibilité et le télétravail. Dans un monde du travail en mutation, ces deux univers peinent à se rencontrer.
Un vivier d’emplois pour les prochaines années
Pour les observateurs, ces difficultés de recrutement pourraient pourtant se transformer en opportunité. L’industrie de la défense française représente déjà 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an, et près de 4 000 PME, dont 1 000 stratégiques. Avec les grands programmes en cours — avions de combat, drones, cybersécurité —, les besoins en compétences vont encore croître dans les prochaines années.
Les entreprises espèrent relancer la dynamique de recrutement en attirant un public plus large, notamment des ingénieurs civils ou des diplômés de l’informatique, qui voient dans la défense un secteur à la pointe de l’innovation. Les initiatives se multiplient dans les écoles d’ingénieurs et les universités pour présenter la filière sous un jour plus moderne : celle d’un écosystème technologique essentiel à la souveraineté européenne.
Un enjeu économique national
Au-delà de la question du recrutement, les difficultés du secteur militaire ont des répercussions directes sur l’économie française. L’incapacité à pourvoir certains postes retarde des projets industriels majeurs et pèse sur la compétitivité de la filière face à ses concurrents américains et asiatiques. Les experts estiment qu’une pénurie durable de compétences pourrait ralentir la production d’équipements stratégiques — de l’armement terrestre aux systèmes électroniques embarqués — et freiner les exportations.
C’est pourquoi les industriels plaident pour une politique de formation renforcée et une meilleure coordination entre l’État, les écoles et les entreprises. Pour eux, il ne s’agit plus seulement de « recruter », mais de réhabiliter l’image du travail dans la défense, en insistant sur ses dimensions technologiques, économiques et citoyennes. À terme, c’est toute une génération qu’il faudra convaincre que la souveraineté nationale passe aussi par les bureaux d’études et les ateliers.
