Interdiction des cigarettes mentholées : une victoire qui en appelle d'autres

120 MILLIARDS €
Le tabagisme coûterait 120 milliards d'euros par an à la France, tous
paramètres confondus.

L'interdiction des produits du tabac au menthol est une bonne nouvelle, qui met à jour les redoutables stratégies marketing des cigarettiers. Il faut désormais aller plus loin et étendre cette réglementation à l'ensemble des produits d'appel séduisant les jeunes, comme les cigarillos et cigarettes électroniques.

Contre le lobby du tabac, les victoires sont suffisamment rares, les batailles si âprement gagnées, les campagnes si longuement menées, qu'elles méritent d'être saluées avec toute l'emphase possible. Entrée en vigueur le 20 mai dans toute l'Union européenne (UE), l'interdiction de la vente des cigarettes mentholées constitue, à ce titre, un incontestable pas en avant vers un monde débarrassé du tabac. Que cette avancée historique coïncide, à dix jours près, avec la « Journée mondiale sans tabac », célébrée le dimanche 31 mai, représente une occasion supplémentaire de se réjouir – et, pour les fumeurs, une incitation de plus à abandonner définitivement la cigarette.

Les produits mentholés, porte d'entrée vers le tabagisme

Si la victoire est bien réelle, elle laisse cependant, comme la cigarette, un goût amer en bouche. Il aura, en effet, fallu des décennies pour interdire la vente des produits du tabac mentholés, et encore de longues années pour transposer en droit national une directive européenne datant déjà... de 2014. Utilisé par l'industrie du tabac depuis les années 1920, le menthol n'a rien d'un « simple » arôme. Il s'agit d'un produit hautement addictif, présent dans la quasi-totalité des cigarettes, dont les effets rafraichissants et anesthésiants facilitent l'initiation au tabagisme, réduisent les chances d'en sortir un jour et donnent aux consommateurs l'illusion d'une certaine innocuité.

Autant de caractéristiques dont les majors du tabac n'ignorent rien, elles qui ont sciemment introduit ces propriétés addictives et nocives dans leurs produits, tout en les dissimulant au grand public. Présentées comme moins dangereuses pour la santé, moins irritantes pour la gorge et plus agréables à fumer, les cigarettes mentholées ont, depuis leur introduction sur le marché, été vendues comme une alternative plus douce aux cigarettes traditionnelles. Il s'agit d'un leurre, évidemment, le menthol étant principalement destiné à servir de « produit d'appel » pour les jeunes générations. Ainsi aux États-Unis, plus de huit jeunes fumeurs sur dix déclarent avoir commencé par l'entremise de produits mentholés.

Les redoutables stratégies de l'industrie

Les jeunes, dont le recrutement est un véritable enjeu de survie économique pour l'industrie du tabac, ne sont hélas pas la seule catégorie de la population ciblée par les produits mentholés. À travers de puissantes campagnes de publicité, de marketing et de parrainage culturel, les industriels visent en particulier, et de manière massive, les femmes, les Afro-Américains, la communauté LGBT et, de manière générale, les minorités. Les femmes, traditionnellement moins fumeuses que les hommes et représentant, à ce titre, un important vecteur de croissance, furent en effet les premières cibles de l'industrie, qui s'est évertuée à présenter les cigarettes mentholées – plus fines, moins irritantes et moins goudronnées –, comme plus sûres pour la santé, voire comme un véritable accessoire de mode.

Aux États-Unis toujours, les cigarettiers ont réussi à conférer à leurs produits mentholés un rôle de marqueur social et ethnique auprès de la communauté afro-américaine. Publicités ciblées dans la presse spécialisée, partenariats avec des groupes de musique « noire », multiplication des points de vente dans les quartiers afro-américains... ont mené à un véritable désastre sanitaire. Des études démontrent ainsi que près de 90% des fumeurs afro-américains consomment des produits du tabac mentholés, contre moins de 30% des fumeurs blancs. Une segmentation redoutable, qui contribue à creuser les inégalités en matière de santé entre les groupes sociaux.

Légiférer et taxer les nouveaux produits du tabac comme les cigarettes traditionnelles

Lutter contre ces stratégies, les démonter, relève donc d'une affaire de santé publique. Partout dans le monde, les autorités musclent leur arsenal législatif contre le tabagisme. Mais c'est sans compter sur les efforts, considérables, déployés par l'industrie pour retarder ou empêcher toute réglementation allant dans le sens contraire de ses intérêts. Ainsi de l'interdiction du menthol au niveau européen : la campagne de lobbying menée par les industriels lors de l'adoption de la directive sur les produits du tabac fut l'une des plus massives de l'histoire du droit européen, le cigarettier Philip Morris mobilisant, à lui seul, plus de 150 lobbyistes et dépensant plus de 1,25 million d'euros à cet effet. Avec un certain succès, l'interdiction de la vente de cigarettes et tabacs à rouler mentholés étant retardée de quatre ans.

Conscients de ces embûches, il nous faut maintenant aller plus loin. Pour éviter un transfert de consommation des produits mentholés vers les cigares, cigarillos, tabac à chauffer et autres cigarettes électroniques, il est indispensable que cette législation sur le menthol soit étendue à tous ces produits, qui attirent particulièrement les jeunes générations et les enferment, souvent à vie, dans le tabagisme. Il faut les taxer à même hauteur que les cigarettes traditionnelles. La prochaine Journée mondiale sans tabac doit être l'occasion de rappeler ces nécessités et de mettre à jour les manipulations de cette industrie


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Yves Martinet

Professeur émérite de Pneumologie-addictologie à l’Université de Lorraine. Il a été Chef du service de Pneumologie au CHRU de Nancy pendant 16 ans ; il est Président du Comité National Contre le Tabagisme depuis 2003.