La récolte 2025 de pommes de terre en France s’annonce exceptionnelle. Pourtant, loin de réjouir les producteurs, cet afflux historique entraîne une chute brutale des prix, plongeant les agriculteurs dans une crise aux ressorts complexes.
La récolte miracle des pommes de terre vire aux sept plaies d’Egypte

Depuis la fin août 2025, le prix des pommes de terre s’effondre sur le marché français. Une bonne récole se termine en cauchemar, et ce paradoxe s’explique par l’excès d’offre qui déstabilise toute la filière. Alors que le consommateur croit profiter d’un coût plus bas, les agriculteurs alertent sur les conséquences économiques et sociales de cette situation inédite.
Une récolte record, mais un marché saturé
Cette année, la production française de pommes de terre enregistre une hausse spectaculaire de 10,3 % par rapport à 2024, avec 18 500 hectares supplémentaires cultivés selon le Comité National Interprofessionnel de la Pomme de Terre. La surface totale atteint 197 000 hectares, soit +25 % depuis 2023 d’après Terre-net. Au final, la récolte est estimée à 8,5 millions de tonnes, soit 900 000 tonnes de plus que l’an dernier.
Mais cette abondance a un revers. Le marché, déjà tendu, ne parvient pas à absorber un tel surplus. Les entrepôts saturent, les industriels disposent d’un large choix, et la loi de l’offre et de la demande provoque mécaniquement une baisse vertigineuse des prix. Ainsi, les prix spot ont chuté à moins de 15 euros la tonnes, voire seulement 5 euros.
Les industriels profitent, les agriculteurs étouffent
Face à cette situation, les industriels de la transformation, qui achètent pour produire frites et chips, exercent une pression croissante. Ils proposent des tarifs jugés « indécents » par plusieurs organisations agricoles. « Les prix des variétés hâtives chutent à des niveaux proches de zéro euro la tonne. Accepter ces conditions, c’est nourrir une spirale destructrice et travailler à perte », alerte l’Union Nationale des Producteurs de Pommes de Terre.
De leur côté, les agriculteurs dénoncent des pratiques intenables. Certains rapportent avoir vendu à 15 €/t, alors que le prix de revient s’élève à environ 150 €/t. Un producteur avertit : « Nous disons aux agriculteurs de ne pas vendre à ces prix, qui équivalent à travailler à perte. »
Des prix contrastés et des stratégies de survie
Si le marché libre s’effondre, tous les volumes ne sont pas vendus à perte. Les contrats de longue durée avec les industriels assurent encore un prix moyen autour de 180 €/t, pouvant atteindre 230 €/t avec un stockage optimisé. Ces contrats, signés en amont de la campagne, apparaissent comme un filet de sécurité pour les producteurs de pommes de terre.
Cependant, ils ne couvrent pas l’intégralité des volumes, et une partie importante de la récolte de pommes de terre reste exposée aux prix dérisoires du marché spot. Certains producteurs choisissent donc de stocker leur marchandise en espérant un redressement ultérieur, mais cela engendre des coûts supplémentaires et des incertitudes. D’autres, à bout de trésorerie, préfèrent vendre immédiatement, même à perte, pour limiter les charges... voire détruire leur récolte lorsque le stockage leur coûte trop cher.
La récolte trop abondante produit un effet papillon
Cette crise ne concerne pas uniquement les agriculteurs. Plusieurs secteurs ressentent déjà les répercussions de la chute du prix des pommes de terre. Le transport et la logistique sont directement affectés. La multiplication des volumes entraîne un surcroît de stockage et des flux mal rémunérés. Les transporteurs signalent des marges réduites, certains évoquant des trajets « à vide » faute de rentabilité. Ensuite, le secteur de la transformation agroalimentaire profite temporairement de matières premières bradées, mais doit gérer une relation tendue avec ses fournisseurs. L’excès de pression sur les prix pourrait fragiliser à long terme la disponibilité et la qualité des approvisionnements.
Enfin, le commerce de gros et la distribution se retrouvent également dans une position ambivalente. Si les rayons de la grande distribution affichent des pommes de terre à bas prix, le contraste avec d’autres légumes dont les prix grimpent crée une distorsion de perception pour le consommateur. Les coopératives agricoles, elles, doivent absorber la colère des adhérents, incapables d’équilibrer leurs comptes.
