Canicules : un coût de 200 milliards pour la France d’ici 2030

Combien les canicules pourraient-elles coûter à la France ? Selon Allianz Trade, jusqu’à 240 milliards de dollars de pertes cumulées de PIB entre 2026 et 2030 dans un scénario de répétition des années les plus chaudes observées entre 2014 et 2024.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 22 juin 2026 6h23
Si certains employeurs persistent à considérer la canicule comme un désagrément passager, ils feraient bien de relire attentivement le Code du travail cet été.
Si certains employeurs persistent à considérer la canicule comme un désagrément passager, ils feraient bien de relire attentivement le Code du travail cet été. - © Economie Matin
1,2%Allianz Trade estime qu’à 35 °C, chaque degré supplémentaire peut entraîner une hausse d’environ 1,2 % de la consommation d’énergie par habitant.

La chaleur extrême n’est plus seulement un sujet de santé publique ou de météo estivale. Elle devient un risque macroéconomique à part entière. Une étude publiée par Allianz Trade chiffre à 240 milliards de dollars, soit plus de 200 milliards d’euros, la perte cumulée potentielle de PIB pour la France entre 2026 et 2030 si les cinq années les plus chaudes observées dans le pays entre 2014 et 2024 venaient à se répéter sur cinq exercices consécutifs.

Un choc climatique, mais surtout économique

Ce chiffre ne correspond donc pas au coût d’une seule canicule. Il s’agit d’un scénario de stress économique, construit pour mesurer ce qui se passerait si les épisodes de chaleur récents, déjà observés, devenaient la norme sur une période prolongée. Mais c’est précisément ce qui rend l’alerte préoccupante : l’étude ne repose pas sur une hypothèse lointaine ou extrême à l’horizon 2100. Elle projette sur 2026-2030 des conditions climatiques qui ont déjà été connues au cours de la dernière décennie.

Pour l’économie française, l’enjeu est majeur. La chaleur pèse simultanément sur la productivité, les coûts de l’énergie, les marges des entreprises, l’investissement, la consommation et les finances publiques. En clair, une canicule ne se limite pas à des arrêts de chantier, à des bureaux surchauffés ou à une hausse de la climatisation. Elle agit comme un frein diffus, mais puissant, sur l’ensemble de la machine économique.

La France parmi les pays les plus exposés

Dans le scénario étudié par Allianz Trade, les économies les plus touchées enregistreraient des pertes cumulées de PIB comprises entre 5 % et 7 % par rapport à une trajectoire climatique normale. La France figure dans le haut du classement, avec 240 milliards de dollars de pertes potentielles sur cinq ans.

À titre de comparaison, l’étude estime les pertes à 354 milliards de dollars pour le Japon, 147 milliards pour l’Italie, 131 milliards pour l’Allemagne et 120 milliards pour l’Espagne. La France n’est donc pas un cas isolé, mais elle appartient au groupe des grandes économies avancées particulièrement vulnérables.

Cette vulnérabilité tient à plusieurs facteurs : densité urbaine, vieillissement de la population, bâtiments conçus historiquement pour conserver la chaleur en hiver, infrastructures de refroidissement insuffisantes et forte exposition de certains secteurs à la baisse de productivité. L’Europe, longtemps perçue comme relativement protégée des chocs climatiques les plus brutaux, découvre que son modèle urbain, énergétique et social est mal préparé à des étés durablement plus chauds.

Le seuil critique : 30 °C

L’un des enseignements centraux de l’étude concerne le seuil de 30 °C. En dessous de ce niveau, la hausse des températures peut avoir des effets ambivalents : moins de chauffage, conditions parfois plus favorables dans certains pays du Nord, gains ponctuels de productivité dans les économies tempérées. Au-delà, la relation s’inverse brutalement.

Selon Allianz Trade, entre 30 et 35 °C, chaque degré supplémentaire réduit la production horaire d’environ 1,3 dollar en parité de pouvoir d’achat constante, soit près de 3 % de la production horaire moyenne de l’échantillon étudié. Le mécanisme est simple : la chaleur fatigue, ralentit les gestes, dégrade la concentration, perturbe le sommeil et augmente les risques sanitaires. Elle affecte les ouvriers du BTP, les agriculteurs, les livreurs, les salariés de l’industrie, mais aussi les employés de bureau lorsque les locaux sont mal isolés ou insuffisamment refroidis.

La productivité ne chute pas seulement dans les métiers physiquement exposés. La chaleur altère aussi les performances cognitives, accroît l’absentéisme, allonge les temps de pause et complique l’organisation du travail. Dans une économie de services comme la France, cela signifie que l’impact dépasse largement les secteurs traditionnellement associés aux intempéries.

Une facture qui commence par les entreprises

À court terme, le choc de chaleur pèse d’abord sur les entreprises. Les salaires ne s’ajustent pas immédiatement à la baisse de productivité : les contrats, les conventions collectives, le Smic et les rigidités du marché du travail retardent la transmission. Résultat : les entreprises produisent moins à coût salarial relativement inchangé.

Cette pression rogne les marges, notamment dans les secteurs à faible rentabilité ou à forte intensité de main-d’œuvre. Les entreprises peuvent être contraintes de décaler les horaires, suspendre certains travaux, renforcer la ventilation, installer des équipements de refroidissement ou accepter une baisse de cadence. Toutes ces adaptations ont un coût.

Le risque est particulièrement sensible pour le BTP, la logistique, l’agriculture, l’industrie manufacturière, les transports, le commerce et l’hôtellerie-restauration. Dans ces secteurs, une journée de très forte chaleur peut désorganiser la production, réduire les volumes, augmenter les retards et peser sur les revenus.

La climatisation ne suffit pas : elle ajoute un coût énergétique

La chaleur déclenche un deuxième canal économique : l’énergie. Quand les températures montent, la demande de refroidissement augmente. Allianz Trade estime qu’à 35 °C, chaque degré supplémentaire peut entraîner une hausse d’environ 1,2 % de la consommation d’énergie par habitant.

Ce phénomène crée un effet de ciseaux. Au moment même où les salariés produisent moins, les entreprises et les ménages dépensent davantage pour maintenir des conditions de travail ou de vie acceptables. La climatisation devient alors une réponse nécessaire, mais coûteuse. Elle accroît les factures d’électricité, renforce la pression sur les réseaux et peut alimenter les tensions sur les prix de l’énergie.

Pour les pays importateurs nets d’énergie, cette hausse de la demande peut aussi dégrader la balance commerciale. Pour les ménages modestes, elle pose une question sociale : tout le monde n’a pas accès à un logement bien isolé ou à un système de refroidissement efficace. Le coût de la chaleur devient donc aussi un facteur d’inégalités.

Le risque le plus inquiétant : l’investissement décroche

La partie la plus préoccupante de l’étude ne concerne pas seulement la perte immédiate de production. Elle concerne l’investissement. Selon Allianz Trade, dans les économies les plus exposées, la baisse de la formation de capital fixe dépasse souvent celle de la consommation.

Pour la France, l’étude évoque une chute de l’investissement de 14,7 % par rapport au scénario de référence, accompagnée d’une baisse de la consommation de 5,9 %. Ce point est crucial. Quand les entreprises anticipent des rendements plus faibles à cause de la chaleur, elles réduisent leurs projets, retardent leurs investissements, reportent des embauches ou renoncent à certaines capacités de production.

La chaleur ne détruit donc pas seulement de la croissance présente. Elle peut affaiblir la croissance future. Moins d’investissement aujourd’hui signifie moins de productivité demain, moins d’équipements, moins d’innovation et une capacité industrielle plus contrainte. C’est ce qui transforme un aléa climatique en risque économique structurel.

Inflation, chômage : un choc de type stagflationniste

Autre signal d’alerte : la chaleur peut produire un choc proche de la stagflation. Dans les pays les plus exposés, les prix et le chômage peuvent augmenter en même temps. Pour la France, l’Italie et la Slovaquie, Allianz Trade estime que les prix pourraient progresser de 3,2 % à 3,7 % dans le scénario étudié, tandis que le chômage augmenterait de 0,86 à 1,51 point.

Ce mécanisme est difficile à gérer pour les banques centrales. Si l’inflation provient d’un excès de demande, relever les taux peut contribuer à la freiner. Mais si elle provient d’un choc d’offre — moins de production, plus de coûts, plus de contraintes physiques — le remède devient plus délicat. Resserrer la politique monétaire pourrait contenir les prix, mais aggraver l’emploi et l’investissement. La chaleur crée donc une contrainte nouvelle pour la politique économique.

Dans la zone euro, la difficulté est encore plus grande : une même politique monétaire s’applique à des pays dont l’exposition climatique diverge. Les pays du Nord peuvent, dans certains scénarios, bénéficier temporairement de températures plus douces, tandis que la France, l’Italie, l’Espagne ou la Grèce subissent des pertes de productivité et des tensions inflationnistes.

Les finances publiques aussi sous pression

La facture ne s’arrête pas aux entreprises et aux ménages. Les États sont également exposés. La baisse de production réduit les recettes fiscales : moins de bénéfices, moins de TVA, moins de cotisations, moins de revenus imposables. Pour la France, Allianz Trade estime que les pertes annuelles de recettes publiques liées à la chaleur pourraient atteindre 1,8 %.

Dans le même temps, les dépenses augmentent. Les pouvoirs publics doivent financer les soins, les secours, les réparations d’infrastructures, les aides aux ménages, les mesures d’urgence dans les écoles, les hôpitaux, les transports ou les réseaux énergétiques. L’étude estime qu’en moyenne, les soldes budgétaires européens pourraient se détériorer d’environ 0,5 % du PIB par an sous l’effet du stress thermique.

Pour la France, déjà confrontée à des déficits élevés, le signal est préoccupant. La chaleur agit comme un multiplicateur de fragilité budgétaire : elle réduit les recettes au moment même où les besoins d’adaptation augmentent.

Un risque encore mal assuré

Contrairement aux tempêtes, aux inondations ou aux incendies, la chaleur est difficile à assurer. Elle détruit rarement un actif identifiable de manière immédiate. Elle provoque plutôt une accumulation de pertes indirectes : heures non travaillées, baisse de productivité, surmortalité, tensions hospitalières, retards logistiques, usure des infrastructures, perte de chiffre d’affaires.

Allianz Trade souligne que les pertes assurées ne représentent qu’une faible part des dommages totaux. En 2022, les pertes climatologiques en Europe ont atteint environ 46 milliards d’euros, mais seule une fraction limitée était couverte. Le problème est structurel : les contrats d’assurance traditionnels sont conçus pour indemniser des dommages matériels précis, pas une baisse diffuse de productivité ou une désorganisation générale de l’économie.

De nouveaux instruments peuvent émerger, notamment des assurances paramétriques déclenchées par des seuils de température ou de durée. Mais ces solutions ne remplaceront pas les politiques publiques d’adaptation. Elles peuvent amortir une partie de la facture, pas supprimer le risque.

Adapter l’économie avant de payer la facture

L’étude pointe une faiblesse européenne : les politiques actuelles indemnisent souvent les pertes après coup au lieu de les prévenir. Or la prévention coûtera probablement moins cher que la répétition des urgences.

Quatre chantiers apparaissent prioritaires. D’abord, le travail : seuils de température, horaires adaptés, pauses obligatoires, indemnisation des heures perdues, protection des saisonniers, intérimaires et travailleurs des plateformes. Ensuite, les bâtiments : rénovation thermique d’été, ventilation naturelle, matériaux adaptés, végétalisation, lutte contre les îlots de chaleur. Troisième chantier, les infrastructures : réseaux électriques capables d’absorber les pics de climatisation, transports résistants aux températures extrêmes, accès à l’eau. Enfin, les ménages : aides ciblées pour les logements les plus exposés, équipements sobres et protection des populations vulnérables.

La chaleur oblige ainsi à repenser l’adaptation non comme une dépense environnementale, mais comme un investissement économique. Chaque euro non investi dans la résilience peut se transformer en pertes de PIB, en déficit public, en marges comprimées et en pouvoir d’achat amputé.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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