Édouard Philippe l'a remise au goût du jour. La règle d'or budgétaire fait à nouveau fantasmer. Mais derrière ce bel outil constitutionnel se cache une vérité que personne ne veut dire : sans volonté politique de couper dans les dépenses, aucune règle ne sauvera la France du précipice.
3 460 milliards €
C'est le montant de la dette publique française — soit plus de 112 % du PIB, un record historique qui continue de progresser chaque année.
La règle d'or : belle vitrine, arrière-boutique vide
On en parle depuis trente ans. On l'a inscrite dans le marbre européen avec le traité budgétaire de 2012. On l'a habillée en "règle d'or" pour lui donner un air de sérieux monétaire. Et pourtant, la France continue de creuser son déficit comme si de rien n'était. Résultat : 5,5 % de déficit public en 2025, un niveau que même les pays du Sud dits "laxistes" regardent avec stupeur.
Qu'est-ce qu'une règle d'or, concrètement ? L'idée est séduisante : n'emprunter que pour investir, jamais pour financer le fonctionnement courant de l'État. En Allemagne, le *Schuldenbremse* — le "frein à la dette" — est inscrit dans la Constitution depuis 2009. Résultat : des comptes structurellement proches de l'équilibre pendant une décennie entière. En Suisse, la règle du frein à l'endettement est appliquée avec une rigueur qui force le respect, et le pays affiche l'une des dettes publiques les plus faibles d'Europe.
La différence n'est pas constitutionnelle. Elle est culturelle et politique. Quand Berlin ou Berne décident d'équilibrer leurs comptes, ils coupent dans les dépenses. En France, on préfère créer une commission, nommer un haut-commissaire, et attendre les prochaines élections.
Pourquoi ça ne marchera pas sans la volonté de couper
Posons la question brutalement : que se passe-t-il si la France adopte une règle d'or et continue à ne pas réformer ses dépenses ? Exactement ce qui s'est passé depuis 2012 avec les règles européennes du Pacte de stabilité. On les contourne, on invoque les circonstances exceptionnelles, on demande des délais. La règle devient une décoration institutionnelle.
Les dépenses publiques françaises représentent 58,2 % du PIB. C'est 8 points de plus que la moyenne de la zone euro. C'est 15 points de plus que la Suisse. Imaginez un instant ce que représentent ces 15 points : c'est plus de 400 milliards d'euros par an — soit l'équivalent du budget de l'Éducation nationale multiplié par cinq. Chaque année. En pure différence de modèle.
Une règle d'or sans réforme structurelle de la dépense, c'est comme imposer un régime à quelqu'un en lui laissant accès illimité au buffet. Le cadre existe, la volonté manque. Et sans s'attaquer aux 5,7 millions de fonctionnaires, aux régimes spéciaux, aux niches sociales indéfendables, aux doublons territoriaux entre communes, intercommunalités, départements et régions, aucun verrou constitutionnel ne tiendra.
Ce que la règle d'or exige vraiment
Adopter une vraie règle d'or suppose d'abord un courage que la classe politique française n'a pas encore démontré : dire aux Français ce qui doit être supprimé, pas seulement ce qui doit être "rationalisé". Les mots comptent. "Rationaliser", en novlangue budgétaire, signifie ne rien faire.
Les pays qui ont réussi — Suède dans les années 1990, Canada après 1995, Danemark dans les années 2000 — ont tous procédé de la même façon : identification précise des dépenses superflues, calendrier crédible de réduction, et surtout, assumer politiquement les arbitrages devant les citoyens.
La règle d'or n'est pas inutile. Elle peut être un garde-fou utile une fois les réformes engagées. Mais la prendre pour point de départ, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Ce qu'il faut d'abord, c'est un gouvernement qui accepte enfin de dire où il coupe — et qui s'y tient.
