Climat : les supermarchés français, mauvais élèves de l’Europe

En Europe, certaines enseignes de supermarché commencent enfin à bouger sur le climat. En France, les enseignes patinent. Le rapport Superlist Environment Europe 2026, publié le 27 janvier 2026, met les distributeurs français face à une question politique simple : pourquoi l’inaction persiste-t-elle ?

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 27 janvier 2026 8h59
Supermarchés : l’origine des ingrédients reste introuvable, Origin’Info n’y change rien
Climat : les supermarchés français, mauvais élèves de l’Europe - © Economie Matin
90%90 % de l’empreinte carbone d’une enseigne vient du scope 3.

Le think tank Questionmark a publié un benchmark européen sur 27 enseignes de supermarché dans huit pays. L’exercice est rude, mais clair : il mesure l’alignement des plans climat avec l’Accord de Paris et la transition protéique, c’est-à-dire la capacité d’une enseigne à vendre moins d’animal et davantage de végétal. Et il tranche sans détour : l’Europe a des bons élèves, mais les enseignes françaises restent, pour l’essentiel, en bas de tableau.

Climat : une grande distribution en retard en France, malgré un pouvoir économique immense

Le rapport pose un fait que la politique française esquive souvent : les enseignes de supermarché « peuvent faire ou défaire » l’impact climatique du système alimentaire. Or, dans la photographie européenne, les chaînes allemandes et néerlandaises « donnent le tempo », et une enseigne domine la course internationale : Lidl, présent dans plusieurs pays et performant « partout où il est évalué ». Dans ce paysage, l’écart est brutal. Selon Questionmark, les enseignes les mieux classées combinent transparence, objectifs mesurables et stratégie commerciale pour déplacer la demande. À l’inverse, les enseignes mal classées affichent « peu d’ambition » sur les plans climat et « peu ou pas d’efforts » sur le rééquilibrage des protéines.

La comparaison est politiquement embarrassante, car elle ne renvoie pas seulement aux directions RSE : elle renvoie à un cadre public. Le rapport rappelle qu’on ne peut pas bien noter une enseigne sans données et sans cibles. Résultat : certains pays structurent la transition, d’autres la laissent à la bonne volonté. Le HuffPost rapporte que les groupes néerlandais occupent les toutes premières places du classement, avec des politiques plus ambitieuses, tandis que les enseignes françaises restent loin derrière. Dans ce contexte, la France se retrouve dans la catégorie des pays où « un supermarché sur trois » n’a pris « aucune mesure » pour rééquilibrer les ventes de protéines, pourtant cruciales pour réduire les émissions indirectes. Quand une enseigne ne change pas son offre, elle ne change pas le marché ; quand le marché ne change pas, l’environnement paie.

Enseigne « bon élève » et enseignes « mauvais élèves » : la hiérarchie qui humilie Paris

Le classement européen situe précisément les enseignes françaises. Carrefour est la première enseigne française, mais seulement 12e sur 27. Intermarché suit en 20e position. E.Leclerc termine dernier, 27e sur 27, ce qui revient à signer l’échec complet d’une enseigne sur les deux critères centraux : plan climat et transition protéique. Cette hiérarchie est d’autant plus lourde que ces enseignes structurent les prix, les assortiments, la promotion et le pouvoir de négociation avec les filières agricoles. Autrement dit : leur stratégie environnementale n’est pas un supplément d’âme, c’est un levier industriel.

Sur le volet climat, Questionmark souligne qu’une enseigne peut obtenir un bon score si elle a des objectifs ambitieux et si elle progresse vers des cibles, idéalement proches dans le temps. Or, au niveau européen, seules cinq enseignes ont réussi à réduire leurs émissions depuis le début de leur reporting : ICA, Jumbo, Kaufland, Migros et REWE. Aucune enseigne française n’est dans cette liste. Pire, le rapport insiste sur une réalité qui contredit la communication RSE : les émissions de nombreuses enseignes continuent d’augmenter, et des pratiques de reporting incohérentes empêchent de mesurer les progrès.

La transition protéique, le talon d’Achille français

La seconde partie du rapport est la plus dérangeante, parce qu’elle touche directement au contenu des rayons. Questionmark rappelle qu’un levier « crucial » pour baisser les émissions est de rééquilibrer les ventes de protéines : plus de végétal, moins d’animal. L’enjeu est massif, car l’essentiel des émissions d’un supermarché se joue hors de ses murs, dans le scope 3, c’est-à-dire dans la production agricole, l’industrie agroalimentaire et la logistique. L’ordre de grandeur est clair : environ 90 % de l’empreinte carbone d’une enseigne vient du scope 3. Autrement dit, une enseigne qui se contente d’optimiser ses magasins sans changer son offre s’acharne sur la marge du problème, pas sur son cœur.

Sur ce terrain, les bons élèves européens se distinguent parce qu’ils publient la « balance » de protéines vendues, et parce qu’ils fixent des objectifs pour augmenter la part du végétal. Questionmark cite des leaders : Albert Heijn, Lidl (dans quatre pays), Jumbo, REWE et Aldi Süd, décrits comme affichant les engagements les plus solides pour réduire les émissions, notamment via le rééquilibrage des protéines. À l’inverse, le rapport pointe une zone de stagnation : « un supermarché sur trois » n’a pris aucune mesure sur la transition protéique, particulièrement en France, Pologne, Espagne, Suède et Royaume-Uni.

Les enseignes de grande distribution ne prévoient pas le futur

Le rapport ajoute une pièce majeure à la polémique : la feuille de route. Questionmark explique qu’en l’absence de baisse nette des émissions, les enseignes doivent publier des plans d’action détaillés, avec étapes et objectifs proches. Or seules sept enseignes européennes ont publié de telles feuilles de route, dont Albert Heijn, Carrefour (en France et en Espagne) et Lidl (dans plusieurs pays). Dix-neuf enseignes ont bien des objectifs de réduction à court terme, mais sans trajectoire suffisamment détaillée. Vingt enseignes n’ont pas encore de feuille de route complète : Questionmark les exhorte à publier immédiatement des plans alignés sur l’Accord de Paris.

Pour la France, le contraste est particulièrement mordant. Le HuffPost souligne que Carrefour est « le seul supermarché en France à avoir publié une feuille de route » à court terme, quand les autres enseignes françaises restent floues. Et même pour Carrefour, la section France du rapport rappelle un point gênant : l’engagement « net zéro » annoncé à 2040 est limité aux scopes 1 et 2, qui ne couvrent qu’environ 10 % des émissions, alors que le scope 3 concentre l’essentiel. Carrefour met en avant, toujours selon le rapport, une stratégie de substitution de 30 % des protéines animales par des protéines végétales, associée à un gain estimé d’environ 3 % sur les émissions de scope 3, et vise 650 millions d’euros de chiffre d’affaires en substituts végétaux à l’horizon 2026.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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