L’incertitude demeure malgré la trêve

Une trêve de deux semaines entre les États-Unis et l’Iran apaise temporairement les marchés mais ne dissipe pas les incertitudes macroéconomiques. La flambée des prix du pétrole alimente les tensions inflationnistes en zone euro.

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By Claudia Panseri Published on 14 avril 2026 7h59
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@shutter - © Economie Matin
15%Après le cessez-le-feu en Iran, le pétrole a chuté de 15%

L’incertitude macroéconomique. L’estimation provisoire de l’inflation pour mars indique déjà une accélération à 2,5 % sur un an en zone euro, soit une hausse de 60 points de base par rapport à février. Ce mouvement s’explique principalement par le retournement des prix de l’énergie, qui ont progressé de 6,8 % en mars, soit une augmentation de 4,9 % sur un an. L’impact du conflit iranien et les perturbations des approvisionnements mondiaux en gaz et pétrole se reflètent déjà dans les chiffres de l’inflation globale, et il est probable que les prix alimentaires suivent la même tendance dans les prochains mois. L’inflation sous-jacente est restée relativement stable en mars, mais des pressions haussières pourraient émerger, notamment via des effets de second tour comme une hausse des salaires. La progression des prix pèse sur le pouvoir d’achat des ménages et accroît les coûts pour les entreprises, qui pourraient alors réduire leurs dépenses, leurs investissements et leurs recrutements, ce qui freinerait la croissance.

Le conflit iranien représente un choc d’offre typique sur le marché de l’énergie, affectant l’économie européenne et mondiale. Ce type de choc se caractérise par des contraintes d’offre, plutôt qu’une hausse de la demande, qui font grimper les prix de l’énergie. Les banques centrales reconnaissent que la politique monétaire n’est pas adaptée pour contrer une inflation liée à une baisse de l’offre : relever les taux agit sur la demande, mais n’a pas d’effet sur l’offre. Malgré la trêve, les marchés anticipent toujours près de deux hausses de taux de la BCE d’ici la fin de l’année (contre trois avant la trêve), avec une probabilité d’environ 30 % que la première soit annoncée lors de la réunion d’avril. D’après les scénarios présentés en mars, la BCE considère que le conflit iranien aura un effet plus important sur l’inflation que sur la croissance. Dans ce contexte, et compte tenu de son mandat axé sur la stabilité des prix, il n’est pas étonnant que la BCE envisage de relever ses taux afin de limiter les effets de second tour du choc énergétique, notamment la hausse des salaires. Cependant, il ne faut pas oublier que le contexte actuel diffère sensiblement de celui de 2022, lorsque la BCE avait réagi de façon agressive à une inflation déjà très élevée, alimentée par le rebond post-Covid et l’invasion de l’Ukraine. À l’époque, les taux d’intérêt étaient historiquement bas et la demande était particulièrement dynamique. Aujourd’hui, l’inflation est revenue autour de la cible de 2 %, mais le marché du travail montre des signes de faiblesse et la politique monétaire est désormais neutre. Face aux risques que le conflit fait peser sur la croissance et au resserrement déjà observé sur les marchés obligataires, il est probable que la BCE adopte une approche plus prudente, prenant le temps d’évaluer les conséquences économiques avant d’envisager de nouveaux relèvements de taux dans les prochains mois. Ainsi, pour l’instant, nous pensons que la BCE fera abstraction du choc inflationniste actuel et maintiendra ses taux inchangés lors de sa réunion d’avril. À ce moment-là, les décideurs disposeront de plus de données pour évaluer l’impact sur la croissance et l’inflation, et surtout pour détecter d’éventuels effets de second tour (qui, à ce stade, ne sont pas visibles). Si, comme nous le pensons, l’économie montre des signes de faiblesse, la BCE devrait davantage tenir compte de l’impact du choc énergétique sur la croissance. Un ralentissement des dépenses et du crédit, un marché du travail plus faible et moins d’investissement inciteraient probablement la BCE à ne pas relever ses taux, afin d’éviter un ralentissement plus marqué.

L’incertitude géopolitique. Tout accord temporaire suscite à la fois l’espoir d’une paix durable et des inquiétudes quant à sa fragilité. De même, le cessez- le-feu actuel présente un mélange d’avancées encourageantes et de risques persistants. Il n’est pas encore certain à quelle vitesse, ni dans quelle mesure, le trafic à travers le détroit d’Ormuz pourra se normaliser. Les opérateurs de pétroliers qui exportent le brut pourraient être moins enclins à y revenir à l’approche de la fin de cette période de cessez-le-feu de deux semaines. Si les flux venaient à être de nouveau perturbés, les prix de l’énergie pourraient rapidement repartir à la hausse ; même dans un scénario plus favorable, un retour complet à la normale prendra du temps. Il est donc peu probable que les prix de l’énergie reviennent à leurs niveaux d’avant le conflit à court terme.

Il convient de noter que les Gardiens de la Révolution ont déclaré que le passage par le détroit d’Ormuz ne pourrait se faire « qu'en coordination avec les forces armées iraniennes ». Il n’est pas clair s’il s’agit d’une concession visant à garantir à l’Iran un contrôle de facto sur le détroit, ou si ce point demeure un sujet de discorde entre les deux parties. Dans tous les cas, cela comporte un risque de reprise des tensions.

Une frappe de drone isolée contre un navire en transit pourrait immédiatement remettre en cause les avancées obtenues. Il est donc essentiel que tous les membres et unités armées des Gardiens de la Révolution respectent effectivement le cessez-le-feu.

Enfin, il faut noter que les exigences du président Trump concernant des limites sur le programme nucléaire iranien n’ont pas encore été abordées, pas plus que les demandes de l’Iran portant sur la levée des sanctions, le retrait des bases militaires américaines dans la région, ou la cessation des hostilités d’Israël contre ses alliés régionaux. D’ailleurs, Israël a affirmé qu’il poursuivrait son conflit avec le Hezbollah. Les négociations prévues au Pakistan à partir de vendredi pourraient commencer à révéler certains de ces points de divergence.

Comment investir dans le contexte actuel ? Malgré la trêve, il convient de rester prudent : privilégier une gestion progressive du risque, réorienter l’exposition des marchés actions les plus cycliques vers des secteurs plus résilients, et renforcer la diversification au-delà des actifs traditionnels, en particulier via les hedge funds, pour mieux gérer la hausse de la volatilité et la corrélation entre actions et obligations. À court terme, une exposition au dollar, au pétrole et aux matières premières peut offrir une protection, tandis qu’à moyen terme, l’or et les obligations de qualité à courte ou moyenne maturité présentent un intérêt si les marchés anticipent un ralentissement économique et des baisses de taux des banques centrales. La trêve reste une bonne nouvelle et devrait soutenir les marchés. Toutefois, cela ne résoudrait pas les enjeux structurels, tels que la sécurité du détroit d’Ormuz ou la question du programme nucléaire iranien.

Panseri

Chief Investment Officer chez UBS WM France

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