Les parents partagent-ils trop d’informations en ligne? Les risques cachés pour les enfants

Des chercheurs financés par l’UE étudient la manière dont le partage de contenus en ligne par les parents transforme l’enfance, la vie privée et l’identité, ainsi que les conséquences à long terme pour les enfants qui grandissent dans un environnement numérique.

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By EUSEW Published on 15 juin 2026 5h30
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Les parents partagent-ils trop d’informations en ligne? Les risques cachés pour les enfants - © Economie Matin
93%En 2023, 93 % des ménages français avaient accès à Internet.

L'internet est désormais intégré dans la vie familiale quotidienne, façonnant la manière dont les enfants apprennent, jouent et interagissent avec les autres dès leur plus jeune âge. Mais parallèlement à ces possibilités, de nouveaux risques apparaissent, provenant parfois d'une source inattendue: les parents eux-mêmes.

Chaque jour, les parents partagent des millions de photos et de vidéos de leurs enfants sur les réseaux sociaux. Cette pratique de plus en plus répandue, connue sous le nom de «sharenting» [mot-valise venant de l'anglais «to share» (partager) et «parenting» (parentalité)], est devenue un élément normal de la parentalité à l'ère numérique.

Anna Brosch, chercheuse à l'université de Silésie à Katowice, en Pologne, étudie la manière dont les médias sociaux redéfinissent l'enfance, y compris la tendance croissante au «sharenting».

«Nous voulons évaluer l'ampleur du problème, connaître le nombre de parents qui partagent des informations sur leurs enfants, en particulier sur les réseaux sociaux», explique-t-elle.

Elle dirige actuellement un projet de recherche d'une durée de quatre ans financé par l'UE, baptisé GUARDIAN, qui vise à étudier la question dans toute l'Europe et l'Afrique de l'Est. L'initiative a été lancée en janvier 2025 et s'achèvera à la fin de 2028.

Compréhension des risques

En combinant données, entretiens et analyses interculturelles, les chercheurs visent à mieux comprendre les motivations à l'origine du «sharenting» et les risques qu'il peut présenter, et à contribuer à l'élaboration de politiques qui protègent les droits des enfants dans le monde numérique. Cela est particulièrement important car les contenus partagés en ligne peuvent persister indéfiniment.

«Tout ce que les parents publient est visible en ligne et reste à jamais sur l'internet», déclare Anna Brosch.

Pour de nombreux parents, la publication de photos de leurs enfants peut être un moyen de partager des expériences, de chercher la validation ou de présenter une image de la vie familiale. Avec l'essor des influenceurs, le partage d'images ou de vidéos d'enfants peut également devenir une source de revenus. Certains enfants deviennent eux-mêmes des «microcélébrités».

Au niveau mondial, l'Unicef indique que plus d'un tiers des jeunes dans 30 pays ont été victimes de cyberharcèlement, un jeune sur cinq déclarant que cela l'a poussé à manquer l'école.

D'autres risques sont également répandus. Une enquête de WeProtect Global Alliance a révélé que plus de la moitié des jeunes ont été victimes d'une forme de préjudice sexuel en ligne pendant leur enfance.

Les conclusions mettent également en évidence des différences entre les sexes, 7 filles sur 10 déclarant avoir reçu un contenu sexuellement explicite d'un adulte, contre 4 garçons sur 10.

Selon l'enquête EU Kids Online, menée auprès d'enfants âgés de 9 à 16 ans, environ 1 enfant sur 10 déclare ne jamais se sentir en sécurité en ligne. Et il s'avère que les parents ne sont pas toujours une source de protection.

Dans la majorité des pays participant à l'enquête, près d'un tiers des enfants ont déclaré que leurs parents avaient publié quelque chose à leur sujet en ligne sans poser de question préalable. Entre 3 % (Lituanie) et 29 % (Roumanie) ont déclaré avoir demandé à leurs parents de supprimer ces contenus.

Construire une culture numérique plus sûre pour les enfants

Anna Brosch et son équipe sont en train de mettre au point une «échelle du "sharenting », un outil de recherche permettant de mesurer la fréquence à laquelle les parents publient des informations sur leurs enfants en ligne, ainsi que les types de contenus qu'ils partagent et leur sensibilisation aux risques potentiels.

Elles prévoient également d'organiser des groupes cibles avec des parents et des enfants âgés de 5 à 14 ans afin d'étudier les raisons pour lesquelles les familles partagent ces contenus et ce que les enfants ressentent. L'équipe attend actuellement que l'examen éthique soit terminé avant de pouvoir commencer ces travaux.

L'un des principaux objectifs du projet est de sensibiliser les parents. Anna Brosch et ses collègues ont déjà commencé à dialoguer avec les écoles pour discuter des risques et encourager un comportement en ligne plus responsable.

L'une des principales préoccupations est la perte de contrôle. Une fois qu'une photo ou une vidéo est partagée en ligne, elle peut être copiée, réutilisée ou manipulée par d'autres personnes. Les images, en particulier celles d'enfants nus, peuvent être utilisées à mauvais escient par des sites internet pornographiques ou des réseaux pédophiles.

«Une fois que vous publiez quelque chose sur l'internet, vous en perdez le contrôle», déclare Anna Brosch.

Il devient aussi plus facile de reconnaître des lieux au moyen d'images, ce qui suscite des inquiétudes quant à la sécurité et au traçage. Même des publications apparemment inoffensives peuvent révéler des détails personnels sur la vie, les routines ou l'environnement d'un enfant.

À mesure que les enfants grandissent, ces empreintes numériques peuvent avoir des conséquences durables, entraînant gêne, intimidation ou harcèlement sur des contenus partagés des années plus tôt. Plus fondamentalement, le «sharenting» soulève des questions sur l'autonomie et l'identité.

«Lorsque les enfants grandissent, ils se forgent leur propre identité. Mais ils peuvent commencer à se demander comment cette identité a été influencée par les publications de leurs parents sur les réseaux sociaux sans leur consentement», déclare Stephen Muoki, chercheur et professeur d'histoire chrétienne à l'université Pwani de Kilifi, au Kenya.

Stephen Muoki est étroitement associé à la partie africaine du projet de recherche GUARDIAN.

Une question mondiale et interculturelle

Le «sharenting» ne se limite pas à une région ou à une culture. Si l'UE dispose de cadres solides tels que le règlement général sur la protection des données (RGPD) et le règlement sur les services numériques, ceux-ci ne traitent pas spécifiquement du partage par les parents d'informations sur leurs enfants.

«Chaque pays a des points de vue différents sur le "sharenting », explique Anna Brosch. «Par exemple, en Pologne, il n'existe pas de règles visant à empêcher les parents de partager des informations sur leurs enfants.»

Dans certains pays, les parents sont considérés comme pleinement responsables des décisions relatives aux données de leurs enfants, ce qui rend la réglementation complexe et difficile à appliquer.

Les chercheurs du projet GUARDIAN adoptent une approche comparative, examinent les pratiques en Europe et en Afrique de l'Est et travaillent en étroite collaboration avec Stephen Muoki et son équipe à l'université de Pwani.

Stephen Muoki souligne l'importance de comparer le «sharenting» dans différents contextes culturels. Selon lui, avec l'essor des médias sociaux, le monde est devenu un «village» et il ne suffit plus d'examiner des phénomènes tels que le «sharenting» de manière isolée.

«Lorsque vous élaborez une politique au Kenya, vous devez être conscient de la perspective mondiale et de ce qui se passe en Europe», déclare-t-il. «Cette collaboration est très importante.»

Orienter les politiques et sensibiliser le public

Au-delà de la recherche, le projet vise à contribuer aux discussions sur les politiques. En recueillant des données sur l’ampleur et l’incidence du «sharenting», les chercheurs espèrent aider les décideurs politiques à élaborer des mesures qui protègent mieux les enfants en ligne.

«Nous serons en mesure d’éclairer les sociétés et les décideurs politiques dans leurs efforts pour garantir un accès sûr», déclare Stephen Muoki. «Et ensuite, nous devons veiller à ce que ces informations soient largement partagées.»

Les conclusions seront également partagées avec les communautés locales, y compris les éducateurs et les responsables religieux, afin de sensibiliser le public et d’encourager un changement de comportement. Dans les contextes où la réglementation formelle peut être difficile, la participation de la communauté peut jouer un rôle crucial.

Au Kenya, où la religion joue un rôle de premier plan dans la société, l’éducation par l’intermédiaire des réseaux religieux peut être un moyen d’atteindre davantage de personnes, d’après Stephen Muoki.

Dans le même temps, les chercheurs soulignent que la responsabilité incombe souvent aux parents, même lorsque les enfants sont en âge d’exprimer leurs préférences, étant donné que les normes sociales et la dynamique familiale peuvent rendre difficile pour eux le refus d’apparaître en ligne.

«Lorsqu’un enfant grandit entouré de médias sociaux, il se sent normal», indique Anna Brosch. «C’est la raison pour laquelle il faut commencer par les parents.»

Un défi croissant

À mesure que les technologies numériques continuent d’évoluer, les risques auxquels les enfants sont confrontés en ligne évoluent eux aussi. Du cyberharcèlement et de la mésinformation aux violations à la vie privée et à l’exploitation, l’environnement numérique présente des défis complexes qui nécessitent des réponses coordonnées.

Le «sharenting» ajoute une nouvelle dimension à ce paysage, brouillant la frontière entre protection et exposition. Si le fait de partager des moments marquants de l’enfance peut sembler inoffensif, on commence seulement à en comprendre les implications à long terme.

En mettant en lumière cette question, les chercheurs de GUARDIAN visent à garantir la protection des droits des enfants, non seulement contre les menaces extérieures, mais aussi dans le cadre des pratiques numériques quotidiennes.

Dans un monde de plus en plus connecté, la protection des enfants en ligne dépendra non seulement de la législation et des technologies, mais aussi de la sensibilisation, de la responsabilité et des choix éclairés, et cela commence à la maison.

Cet article a été initialement publié dans Horizon, le magazine de la recherche et de l’innovation de l’Union européenne (en anglais).

Les travaux de recherche évoqués dans cet article ont été financés par le programme «Actions Marie Skłodowska-Curie (AMSC)» de l’UE.

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