Les limites des Banques centrales

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Par Jacques Bichot Publié le 17 septembre 2014 à 2h33

On attend beaucoup des banques centrales. Le président de la BCE pourrait être surnommé "SuperMario" tant il est assimilé, dans l'imaginaire collectif, à une sorte de Superman aux pouvoirs extraordinaires. La BCE et ses semblables auraient le pouvoir magique de créer de la monnaie ex nihilo pour relancer l'activité économique ou pour financer les États déficitaires. Hélas, leurs pouvoirs sont en fait assez limités, surtout lorsque l'économie est plongée dans une morosité comme celle qui afflige actuellement les pays européens.

En effet, les banques centrales disposent essentiellement de freins : elles peuvent empêcher les économies de s'emballer, d'aller vers la surchauffe. Quand l'activité s'alanguit, elles peuvent desserrer le frein, mais si l'absence totale de freinage ne suffit pas, comme elles n'ont pas de pédale d'accélérateur pour stimuler la croissance, elles sont quasiment impuissantes. Elles essayent alors de jouer sur le registre psychologique : c'est ce qu'elles font actuellement en pratiquant des taux ridiculement bas, mais l'effet est plutôt inverse de celui escompté, les agents économiques interprétant cela comme le signe que rien ne va plus, que l'horizon est désespérément bouché. C'est un peu comme un médecin qui recommande une cure de repos à un neurasthénique en raison de son immense fatigue : le pauvre homme se fait encore davantage d'idées noires en constatant que l'homme de l'art trouve son état catastrophique.

Les banques centrales ont dû leur pouvoir, durant des décennies, à la prédominance de la monnaie fiduciaire. Au début de la IVe République, les billets de la Banque de France représentaient plus que la monnaie scripturale. Dans ces conditions, les banques "de second rang" dépendaient largement, pour leur activité de crédit, du refinancement que voulait bien leur accorder la Banque Centrale. Mais aujourd'hui, les billets ne font plus recette. Malgré une importante détention de billets en euros par des étrangers à la zone euro, fin juin 2014 il n'y avait "en circulation", expression qui inclut les bas de laine, que 935 milliards d'euros, même pas la moitié de la seule dette publique française.

En revanche, les dépôts des agents non financiers dans les institutions monétaires de la zone euro atteignaient à la même époque, en données consolidées, 11 150 milliards. Les banques centrales européennes étaient des géants par rapport aux banques commercialesdurant la première moitié du XXe siècle ; les banques centrales nationales membres du système européen de banques centrales, et leur chef de file,la BCE, sont, non pas des nains, mais de grandes banques parmi d'autres en ce qui concerne leurs ressources clientèle. Et les banques centrales ne peuvent pas davantage obliger les ménages à détenir des billets que le Crédit Agricole, par exemple, ne peut obliger les gens à détenir chez lui des comptes largement créditeurs. Or, le fait est que les ménages ne souhaitent pas détenir des quantités d'argent liquide, et de plus les pouvoirs publics font tout pour les en dissuader, par peur de la fraude fiscale et sociale.

Donc la BCE a peu de moyens. Elle ne peut pas créer de la monnaie, il faut le comprendre, car la création monétaire est provoquée par l'octroi de crédits bancaires à des agents non bancaires, et justement la Banque de France et ses sœurs membres du système européen de banques centrales (SEBC) ne pratiquent pas cette activité. Dans ces conditions, comment la BCE pourrait-elle « apporter des liquidités au marché », comme le disent les journalistes ? Le SEBC ne peut prêter, au-delà de ses maigres émissions fiduciaires (ce qui lui sert à emprunter aux ménages le peu qu'ils veulent bien lui prêter), que ce que lui prêtent les banques de second rang (leurs dépôts sur ses livres). Et comme il y a belle lurette que la totalité des 935 milliards d'euros de ressources clientèle de la BCE ont été prêtés, elle est dans ce cas de figure : pour prêter aux banques commerciales, elle n'a d'autre ressource que de leur emprunter.

Autrement dit, les fameuses "liquidités" ne peuvent être distribuées que si elles sont en même temps pompées auprès des banques commerciales. Pour cela, la BCE dispose d'une pompe efficace : la réglementation des réserves obligatoires, qui l'autorise à obliger les banques de second rang à lui prêter des sommes calculées en fonction de certains éléments de leurs bilans. Malheureusement, augmenter les taux de réserves obligatoires est plutôt mal vu de ces établissements ; cela ne les encourage pas à prêter aux entreprises et aux ménages.

La BCE dispose donc d'un bon frein en cas d'emballement du crédit, mais son accélérateur est défaillant. Elle n'est vraiment utile que lorsque le marché interbancaire fonctionne mal, comme cela est arrivé il y a quelques années. En effet, certaines banques ont trop de dépôts relativement à leurs prêts, tandis que d'autres sont en situation inverse ; si les banques ont confiance les unes dans les autres, les premières prêtent aux secondes et tout va bien. Mais quand survient une crise de confiance, alors la banque centrale peut efficacement y remédier en empruntant à celles qui ont trop de dépôts pour prêter à celles qui n'en ont pas assez. C'est ce que le SEBC a fait à la fin des années 2000, et cela a évité que la récession ne soit trop catastrophique. Mais aujourd'hui, ce n'est pas le problème. L'économie européenne est atone parce que les entreprises ont peu de projets, ce à quoi la BCE ne peut rien.

Dans ces conditions, les banques centrales peuvent seulement se charger des mauvais risques pour inciter les banques commerciales à prêter pour des projets en lesquels elles ne croient qu'à moitié. Les banques commerciales peuvent être d'accord pour accorder des prêts à haut risque puis céder (après titrisation) ces crédits à la banque centrale, qu'elles refinancent pour lui donner la possibilité d'acheter les titres résultant de leur compactage. La banque centrale intervient alors pour subventionner les crédits risqués qui sont accordés à des taux ne comportant pas une prime de risque suffisante. C'est la fonction du "quantitative easing" : la Banque centrale accepte le risque de créditque refusent les banques de second rang, car c'est le risque qui dissuade les banques, pas l'absence de ressources : la création monétaire fonctionne toujours ; au niveau du système bancaire dans son ensemble les prêts continuent à faire les dépôts, et donc les banques commerciales n'ont aucun besoin d'être globalement refinancées par la banque centrale, qui de toute façon ne saurait prêter aux unes que ce que d'autres lui auront prêté.

On se fait donc beaucoup d'illusions sur la capacité de la BCE et de la Fed à relancer l'économie. Les Banques centrales ont à leur disposition essentiellement un frein ; leur aide à la relance de l'économie, c'est de lever un peu le pied de la pédale de frein. Mais quand elles ont levé le pied totalement, elles ne peuvent pas faire grand-chose de plus, sauf à se charger des mauvais risques. Se bercer d'illusions ne sert à rien.

Initialement publiée sur Magistro et reproduit avec l'aimable autorisation de son auteur.

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Jacques Bichot est économiste, mathématicien de formation, professeur émérite à l'université Lyon 3. Il a surtout travaillé à renouveler la théorie monétaire et l'économie de la sécurité sociale, conçue comme un producteur de services. Il est l'auteur de "La mort de l'Etat providence ; vive les assurances sociales" avec Arnaud Robinet, de "Le Labyrinthe ; compliquer pour régner" aux Belles Lettres, de "La retraite en liberté" au Cherche Midi et de "Cure de jouvence pour la Sécu" aux éditions L'Harmattan.

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