Le paradoxe est brutal : alors que la réindustrialisation est affichée comme priorité nationale, une large majorité d’ingénieurs estime que la France est en train de rater le coche. D’après le nouvel Observatoire Arts et Métiers des industries responsables, réalisé avec l’Ifop et publié le 13 novembre 2025, 84 % des ingénieurs ne croient pas à une réindustrialisation réussie. Entre instabilité politique, fiscalité jugée pénalisante et lassitude face aux annonces, ces acteurs de l’industrie dressent un diagnostic sévère, mais formulent aussi des pistes concrètes pour relancer durablement l’appareil productif.
Réindustrialisation : pourquoi les ingénieurs croient l’industrie française morte

Une industrie jugée essentielle mais en recul par les ingénieurs Ifop
Le premier constat de l’Observatoire est celui d’un décalage croissant entre le discours officiel sur la réindustrialisation et le ressenti des ingénieurs sur le terrain. Selon cette enquête menée par l’Ifop pour la Société des ingénieurs Arts et Métiers, moins de la moitié des Français, 47 %, considèrent encore que la France est une grande puissance industrielle, contre 56 % en 2024. Du côté des ingénieurs, la perception de l’industrie n’est guère plus optimiste : seuls 43 % jugent que la France reste une grande nation industrielle, ce qui traduit un glissement durable de la confiance.
Bien que 80 % des Français continuent d’associer l’industrie à la création de richesse et 82 % à un rôle clé dans la transition écologique, les ingénieurs constatent qu'elle reste perçue comme en déclin, en particulier face à la concurrence internationale, comme le souligne l’Observatoire Arts et Métiers des industries responsables 2025.
L’attractivité de l’industrie recule elle aussi nettement, ce qui nourrit le pessimisme des ingénieurs sur la réindustrialisation. Le Net Promoter Score (NPS) du secteur, qui mesure la propension à ry ecommander un emploi, plonge à –58 pour le grand public, son plus bas niveau depuis quinze ans. Seuls 47 % des Français recommanderaient ce domaine à un proche, et seulement 8 % le feraient « certainement », selon les données Ifop. À l’inverse, les ingénieurs restent très attachés à l’industrie : leur NPS grimpe à +19,4, et 98 % se disent fiers d’y travailler.
Réindustrialisation : pourquoi les ingénieurs doutent de la stratégie de l’État
Si les ingénieurs croient à la nécessité de l’industrie, ils croient beaucoup moins à la réindustrialisation telle qu’elle est conduite aujourd’hui. D’après l’Observatoire Arts et Métiers, seuls 16 % des ingénieurs estiment que la réindustrialisation française est « en bonne voie », quand 32 % des Français le pensent encore. Autrement dit, 84 % des ingénieurs doutent de la trajectoire de l’industrie, alors même qu’ils en sont les acteurs directs. Leur critique se concentre sur l’action publique : 80 % considèrent que les pouvoirs publics ne soutiennent pas suffisamment l’industrie, soit 5 points de plus qu’en 2024, et 63 % des Français partagent ce reproche, en hausse de 10 points.
Près d’un ingénieur sur deux, 47 %, cite d’ailleurs l’instabilité politique comme le premier facteur qui freine l’activité de son entreprise. Pour Stéphane Gorce, président de la Société des ingénieurs Arts et Métiers, « les pouvoirs publics ne soutiennent pas suffisamment l’industrie française » et, surtout, « si la France ne prend pas les bonnes décisions aujourd’hui, elle manquera sa fenêtre de réindustrialisation », prévient-il dans le communiqué présentant l’étude.
Les chiffres macroéconomiques renforcent ce doute sur la réalité de la réindustrialisation et alimentent le malaise des ingénieurs vis-à-vis de l’industrie française. Selon le baromètre industriel de l’État publié par la Direction générale des entreprises à l’automne 2025, la dynamique d’ouverture de sites ralentit : le solde net d’ouvertures ou d’extensions n’est plus que de +9 sites au premier semestre 2025, contre +48 au semestre précédent.
La valeur ajoutée de l’industrie manufacturière ne progresse que de 0,5 % sur le semestre, ce qui reste très éloigné d’un véritable rebond de l’industrie. Dans le même temps, l’Observatoire Arts et Métiers rappelle que la production française n’a pas retrouvé son niveau de 2019. Pour des ingénieurs habitués à raisonner en trajectoires chiffrées, ce décalage entre les annonces de réindustrialisation et la réalité des indicateurs alimente une défiance croissante vis-à-vis de la stratégie gouvernementale.
Ce que proposent les ingénieurs pour la réindustrialisation
Malgré ce diagnostic sévère, les ingénieurs ne se contentent pas de critiquer : ils esquissent clairement ce que devrait être une politique de réindustrialisation. L’Observatoire Arts et Métiers identifie cinq priorités très nettement partagées : simplifier les normes et les démarches administratives arrive en tête, citée par 47 % des ingénieurs, qui dénoncent un secteur corsetée par la complexité réglementaire. Viennent ensuite l’amélioration de l’attractivité des métiers auprès des jeunes, pour 45 % d’entre eux, le renforcement de la protection du marché européen pour 35 %, l’allègement de la fiscalité sur les entreprises industrielles pour 33 % et une action sur le coût du travail, également pour 33 %.
Ce quinté résume la vision d’une réindustrialisation fondée sur la compétitivité, la stabilité et la sécurisation de l’environnement concurrentiel. Les dirigeants d’entreprises industrielles vont plus loin encore : 69 % d’entre eux placent l’instabilité politique en tête des freins à l’industrie et 85 % jugent que l’État ne soutient pas assez le secteur.
Les données issues d’autres études récentes éclairent ces priorités et confirment le regard des ingénieurs sur le cœur des blocages qui freinent l’industrie. Selon CCI France, citant des chiffres de France Travail, environ 260 000 postes étaient à pourvoir dans le secteur en 2024, dont 60 % jugés difficiles à pourvoir, alors que l’industrie représente encore 3,2 millions de salariés et près de 14,9 % du PIB. Entre 2017 et 2023, plus de 125 000 emplois ont été créés dans l’industrie manufacturière, ce qui montre qu’une réindustrialisation est possible lorsque les conditions sont réunies. Pourtant, les ingénieurs constatent que ces progrès restent fragiles.
Ils pointent en particulier la pénurie de compétences, la faible présence des femmes dans les effectifs — moins de 30 % — et une image de l’industrie encore marquée par la désindustrialisation. La Semaine de l’industrie, pilotée par la DGE et qui a rassemblé plus de 5,7 millions de participants autour de 8 000 événements en 2024, ne suffit pas à compenser un NPS négatif, même si les jeunes de 18 à 25 ans affichent une opinion plus positive, en jugeant majoritairement l’industrie innovante et utile à l’économie.
