En 2026, les violences sexistes et sexuelles (VSS) au travail ne sont plus un impensé. Les entreprises ont largement structuré des dispositifs : sensibilisations, référents, canaux d’alerte, procédures d’enquête, rappels des règles. Et pourtant, une partie des situations continue de passer sous le radar.
Violences sexistes et sexuelles au travail : ce qui passe inaperçu coûte cher

Non parce que « rien n’est fait », mais parce que le phénomène se loge souvent dans des zones où les organisations sont moins outillées : les signaux faibles, les micro-atteintes, l’informel, la culture d’équipe, la frontière floue entre relations sociales et relations de travail.
Le dernier rapport du Haut Conseil à l’Égalité, au-delà des chiffres, documente surtout une tension : la norme progresse, mais la tolérance sociale à certains comportements reste élevée. Cette tension se retrouve dans l’entreprise : on affiche des principes, mais on hésite encore à nommer ce qui se joue dans le quotidien.
Pourquoi les VSS « invisibles » résistent aux dispositifs
Une erreur fréquente consiste à imaginer les VSS sous une forme exclusivement « événementielle » : un fait, un auteur, une victime, une sanction. Bien sûr, ces cas existent. Mais la partie la plus complexe — et souvent la plus coûteuse — est celle des dynamiques progressives : remarques répétées, sexualisation de l’ambiance, insinuations, tests de limites, isolement d’une personne, pressions dans les temps périphériques (déplacements, soirées, messageries). Rien n’est assez “massif” pour déclencher immédiatement une réaction, et pourtant l’accumulation produit un effet de dégradation réel.
C’est là que naît la zone grise : les personnes minimisent, doutent, s’adaptent ; les témoins se taisent par prudence ; les managers redoutent de “surinterpréter” ; les organisations attendent un seuil de certitude… qui arrive parfois trop tard.
Droits et devoirs : clarifier, sans durcir
Parler de droits et devoirs n’oblige pas à adopter un ton militant. C’est d’abord une question de clarté opérationnelle.
Le droit, c’est celui de travailler dans un environnement qui protège l’intégrité et la dignité, et de pouvoir parler sans craindre d’être fragilisé, isolé ou pénalisé. Le devoir, lui, se répartit : il ne pèse pas uniquement sur les RH ou le juridique.
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Dirigeants : garantir une ligne constante, lisible, et une capacité de traitement rapide sans improvisation.
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Managers : réguler les “zones d’ambiance” (humour, proximité, codes implicites), là où se fabrique la normalisation.
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Collectifs : comprendre qu’un silence n’est jamais neutre ; la passivité peut renforcer l’impunité perçue, même sans intention.
L’enjeu n’est pas de créer un climat de suspicion. C’est d’éviter l’autre extrême : une culture où l’on attend l’irréfutable pour agir, alors que la prévention repose précisément sur la capacité à prendre au sérieux l’incertain.
Un enjeu économique, au sens plein
Il existe une lecture strictement juridique des VSS. Elle est nécessaire, mais insuffisante. En 2026, l’angle décisif est aussi organisationnel et économique : les VSS déstabilisent la coopération, dégradent la confiance, augmentent l’absentéisme, favorisent le turnover et abîment la marque employeur. Elles consomment du temps managérial et RH, mais surtout elles font perdre un actif rare : un collectif qui fonctionne.
Autrement dit, ce n’est pas seulement un “sujet d’image” ou de conformité. C’est un sujet de performance au sens durable : qualité du travail, stabilité des équipes, capacité à retenir et développer les talents.
Trois déplacements qui changent la donne
On voit des différences nettes entre les organisations qui subissent le sujet et celles qui le stabilisent. Trois déplacements sont souvent décisifs :
1) Passer de la règle à la pratique.
Les principes existent ; ce qui manque, ce sont des repères concrets : que fait-on quand un propos “passe pour une blague” ? Comment recadrer sans humilier ? Quels mots utiliser ? Qui solliciter ? La prévention progresse quand elle devient praticable.
2) Travailler les zones à risque, pas seulement les cas.
Certains contextes amplifient les risques : collectifs très masculinisés ou très hiérarchisés, isolement, horaires décalés, événements festifs, mobilités, dépendances fortes à un “expert” ou à un “top performer”. Les cartographier, c’est sortir du déni sans dramatiser.
3) Installer une doctrine de traitement sobre.
Une bonne doctrine, c’est : écouter, protéger, documenter, instruire, décider. Sans précipitation, sans spectaculaire, sans laisser pourrir. La sobriété rassure : elle protège les personnes, et elle protège aussi l’organisation contre l’arbitraire.
Ce que 2026 nous oblige à regarder
L’actualité des VSS en 2026 tient finalement à une question simple : que faisons-nous, collectivement, de ce qui passe inaperçu ? Ce n’est pas un débat abstrait. C’est un test de maturité organisationnelle : capacité à nommer sans excès, à agir sans brutalité, à protéger sans mettre en scène.
L’objectif n’est pas de transformer l’entreprise en tribunal. L’objectif est plus exigeant et plus réaliste : faire en sorte que l’invisible ne soit plus une zone de non-droit — et que le travail, parce qu’il structure nos vies, cesse d’être un lieu où l’on apprend à se taire.
