L’administration Trump veut supprimer le programme fédéral qui oblige les industriels américains à déclarer leurs émissions de gaz à effet de serre. Présentée comme un allègement réglementaire, cette mesure pourrait bouleverser la comptabilité carbone nationale et modifier les équilibres économiques entre entreprises.
Bilan carbone : les entreprises américaines bientôt dispensées

Le reporting des émissions de gaz à effet de serre est vu par l'administration Trump comme un frein à la compétitivité des entreprises et un coût inutile
Le 12 septembre 2025, aux États-Unis l’Environmental Protection Agency (EPA) a proposé de mettre fin au Greenhouse Gas Reporting Program (GHGRP), en vigueur depuis 2009. Ce dispositif oblige plus de 8.000 installations industrielles — centrales électriques, raffineries, usines chimiques ou sites pétroliers — à transmettre chaque année leurs données d’émissions de gaz à effet de serre. Ces bilans carbone détaillés constituent aujourd’hui la base de l’inventaire national américain des émissions.
Pour l’EPA, cette réglementation a vécu. Elle est désormais présentée comme un frein à la compétitivité des entreprises et un coût inutile. L’administrateur de l’agence, Lee Zeldin, n’a pas mâché ses mots : « Ce programme n’est rien d’autre qu’une paperasse bureaucratique qui n’améliore en rien la qualité de l’air ». Selon les estimations officielles, cette suppression permettrait aux entreprises d’économiser jusqu’à 2,4 milliards de dollars sur dix ans, soit environ 303 millions de dollars par an entre 2025 et 2033.
Cet argument budgétaire résonne auprès d’une partie du patronat, qui voit dans cette dérégulation une bouffée d’oxygène. Moins de contraintes, moins de coûts de conformité, moins de temps passé à remplir des formulaires : la mesure séduit certains secteurs déjà fragilisés par les taux d’intérêt élevés et la hausse des coûts de l’énergie. Elle s’inscrit dans la stratégie globale de l’administration Trump, qui promet de « libérer » l’économie américaine d’un excès de normes. Or, cette transparence constitue un outil précieux pour les marchés, qui s’en servent pour évaluer les risques liés au climat et orienter leurs investissements. Sans données fiables, préviennent plusieurs analystes, les investisseurs seraient contraints de travailler à l’aveugle, ce qui pourrait renchérir le coût du capital pour de nombreuses entreprises américaines.
Loin de nuire à la compétitivité, le reporting des émissions de gaz à effet de serre l'améliore au contraire
Le paradoxe est que ce programme, accusé d’entraver la compétitivité, a contribué à moderniser l’industrie. Depuis 2009, il a accompagné une baisse de 20% des émissions de carbone dans le secteur industriel, en grande partie grâce à la fermeture de centrales à charbon. Ces informations publiques ont permis d’alimenter les plans climatiques fédéraux, les projets d’infrastructures de captage et de stockage du carbone et même certains mécanismes fiscaux indexés sur les émissions. Leur disparition priverait aussi les États-Unis d’une base statistique crédible pour défendre leurs engagements internationaux, notamment dans le cadre de l’Accord de Paris.
Cette décision pourrait également provoquer des distorsions de concurrence. Les grandes entreprises multinationales, qui publient déjà volontairement leur empreinte carbone pour répondre aux exigences de leurs investisseurs ou des marchés européens, pourraient continuer à le faire. En revanche, leurs concurrentes plus petites, concentrées sur le marché intérieur, pourraient choisir de ne plus communiquer leurs émissions. Cette asymétrie d’information créerait un déséquilibre et compliquerait les comparaisons de performance environnementale entre acteurs américains.
L’EPA assure que certaines obligations de reporting seront maintenues, notamment pour les émissions de méthane dans le secteur pétrolier et gazier, car elles conditionnent une future taxe fédérale. Mais cette exception ne concerne qu’une fraction du tissu industriel. Si la proposition est adoptée, la majorité des rejets industriels échapperaient à tout suivi public. Pour de nombreux économistes, ce recul réglementaire fragiliserait l’attractivité à long terme des entreprises américaines, en accentuant leur retard face aux standards environnementaux qui s’imposent progressivement dans les grandes places financières mondiales.
Alors que la plupart des économies avancées renforcent leurs obligations de transparence climatique, les États-Unis s’apprêtent donc à emprunter la voie inverse. La suppression du bilan carbone obligatoire marquerait une rupture historique : un pari risqué sur la dérégulation, qui pourrait à court terme alléger les comptes d’exploitation, mais à long terme coûter cher en crédibilité, en compétitivité… et en climat.
